Le 8 août, à Toruń, des milliers de Polonais ont célébré la 18e Action de grâce en famille (Dziękczynienie w Rodzinie), le rassemblement annuel de la mouvance de Radio Maryja. L’occasion de faire découvrir le phénomène des médias catholiques du père Tadeusz Rydzyk, régulièrement attaqués par les milieux libéraux et de gauche en Pologne.
Le père Tadeusz Rydzyk est un religieux de la congrégation de l’ordre missionnaire catholique des rédemptoristes. Il dirige le groupe médiatique Lux Veritatis qui comprend le quotidien national « Nasz Dziennik », Radio Maryja et la chaîne de télévision TV Trwam. Ce milieu est depuis des années régulièrement critiqué, et parfois ouvertement attaqué, par les médias libéraux de gauche en raison de ses positions catholiques, conservatrices, patriotiques et pro-vie, mais aussi en raison de son poids au sein d’une partie de l’électorat polonais.
L’Action de grâce en famille est une fête annuelle de plusieurs heures organisée depuis 2009. Le rassemblement a lieu au sanctuaire de Notre-Dame Étoile de la Nouvelle Évangélisation et de saint Jean-Paul II, près du « Port au bois » (Port Drzewny) à Toruń, une ville connue des touristes pour son architecture médiévale. Les organisateurs de cet événement annuel sont Radio Maryja et l’ordre des rédemptoristes, avec le concours des étudiants de l’Académie de Culture sociale et médiatique, un établissement d’enseignement supérieur fondé par les mêmes cercles médiatiques des pères rédemptoristes.
Le programme de cette dernière édition était minutieusement réglé : à 12 heures, une messe solennelle présidée par l’évêque Józef Szamocki ; à 15 heures, le Chapelet de la Miséricorde divine ; à 17 heures, le rosaire et une procession avec la statue de Notre-Dame de Fátima. À cela s’ajoutaient des consultations médicales gratuites, un village éducatif des pompiers et des concerts. La soirée s’achève traditionnellement avec le groupe Bayer Full, représentant du disco-polo, un genre de musique populaire en Pologne, de type « disco ».
L’ampleur de l’événement se mesure bien à l’édition de 2025, lorsque la messe fut présidée par le nonce apostolique en Pologne, l’archevêque Antonio Guido Filipazzi. Il transmit alors la bénédiction pontificale, évoquant la famille comme une « réalité positive, grande et belle ».
En 2021, c’est le ministre de l’Éducation Przemysław Czarnek, homme politique de Droit et Justice (PiS), la principale formation conservatrice de droite en Pologne, qui prit part à l’événement. Preuve que l’Action de grâce attire aussi les représentants des plus autres autorités de l’État, lorsque le pays est gouverné par le camp favorable aux médias des pères rédemptoristes.
Malgré ces soutiens, ce milieu n’a pas la vie facile. Le reportage « 29 ans d’impunité. Le phénomène du père Tadeusz », diffusé par TVN24, la plus grosse chaîne d’information privée de Pologne, de profil libéral, reste emblématique de ces tensions. Le titre lui-même laissait entendre que le père Rydzyk s’était rendu coupable d’actes révoltants sans jamais en subir les conséquences, grâce à des arrangements politiques.
Dans un courrier adressé à la chaîne, l’avocat du père Rydzyk a formulé trois griefs : le reportage laissait entendre des actes punissables sans qu’aucune condamnation n’ait été prononcée ; il présentait le religieux comme le propriétaire d’un « empire médiatique », alors qu’en tant que religieux ayant prononcé des vœux de pauvreté il ne possède formellement aucun patrimoine ; enfin, il lui reprochait de profiter d’arrangements politiques.
L’ampleur des réactions fut considérable : après sa mise en ligne sur YouTube en 2023, le Conseil national de la radiodiffusion et de la télévision (KRRiT) — le régulateur polonais des médias, équivalent de l’Arcom française — a reçu plus de 26 656 plaintes de téléspectateurs.
Du point de vue même de la mouvance de Radio Maryja, ce différend s’inscrit dans un conflit de visions du monde plus large : entre le sécularisme libéral dominant dans une partie des médias polonais et l’ordre social chrétien que cette mouvance s’efforce de défendre et de promouvoir dans l’espace public.
Autre exemple de ces tensions : la « Hyène de l’année 2024 », un anti-prix satirique décerné chaque année par l’Association des journalistes polonais (SDP), l’une des deux grandes associations professionnelles de journalistes en Pologne. Il a été attribué aux journalistes Dorota Wysocka-Schnepf et Grzegorz Nawrocki, de TVP Info, la chaîne d’information de la télévision publique pour « récompenser » l’émission « Liaisons dangereuses » du 10 octobre 2024, consacrée au financement des activités du père Rydzyk par des fonds publics sous les gouvernements de Droit et Justice. Le vice-président de la SDP, Mariusz Pilis, a estimé que les journalistes avaient « enfreint presque toutes les règles » de la déontologie, en fondant leur reportage sur des « prétendus faits qui, en réalité, n’ont jamais eu lieu ».
Ce cas montre qu’une partie même du milieu journalistique polonais juge certains reportages critiques sur le père Rydzyk contraires aux normes professionnelles — cela révèle les moyens qu’emploient les médias désireux de salir le rédemptoriste. Le différend institutionnel le plus grave à l’heure actuelle est l’affaire du musée « Mémoire et Identité » à Toruń, consacré à Jean-Paul II. Il a été édifié en 2018-2019 en vertu d’une convention conclue entre la fondation Lux Veritatis et le ministre de la Culture de l’époque, Piotr Gliński.
Un contrôle de la cour des comptes polonaises (NIK) a mis au jour d’importants dépassements budgétaires : la construction aurait coûté 149 millions de zlotys au lieu des 74 millions prévus. L’actuel ministère de la Culture a assigné la fondation en remboursement de 210 millions de zlotys, et le Bureau central de lutte contre la corruption (CBA), le service polonais de lutte contre la corruption, a perquisitionné à deux reprises les locaux de la fondation.
Ces mesures ont commencé après la prise du pouvoir, en 2023, par la Coalition civique gaucho-libérale de Donald Tusk. La vice-ministre de la Culture Marta Cienkowska assure que le gouvernement ne cherche pas à supprimer l’institution, mais à revenir sur une convention patrimoniale qui aurait été défavorable à l’État. Plus de 500 000 personnes ont pourtant pris la défense du musée, en signant une pétition organisée par l’Équipe de soutien à Radio Maryja.
Radio Maryja et les autres médias de la fondation Lux Veritatis ne sont pas les seuls médias catholiques à avoir subi ce genre de procédés de la part du gouvernement de Donald Tusk. Bartłomiej Sienkiewicz fut ministre de la Culture au début de la législature de ce gouvernement. C’est à son initiative que fut adressée une lettre demandant aux institutions culturelles de préciser si, entre 2015 et 2023, elles avaient versé de l’argent à toute une liste d’organisations à sensibilité conservatrices et catholiques qui ont ensuite fait l’objet de répressions de la part du gouvernement de Donald Tusk. La liste en question, qui avait fuité dans les médias au début de l’année 2024, avait été qualifiée de « liste noire de Sienkiewicz ». Cette démarche concrétisait une revendication de la Coalition civique gaucho-libérale que le ministre de la Culture avait résumée, en février 2024, en ces termes : « c’est l’un de nos engagements de campagne : les hommes d’affaires liés à l’Église ne s’engraisseront pas sur l’argent public destiné à la culture ».
Les personnes pour qui Radio Maryja compte comme une radio importante affrontent aussi, depuis des années, des étiquettes. La plus célèbre est celle des « bérets en mohair » (moherowe berety) — une expression née du couvre-chef caractéristique que portent de nombreuses femmes âgées en Pologne. Elle a collé aux auditeurs de Radio Maryja après qu’en décembre 2005 le reporter-photographe Robert Górecki eut publié une photo des célébrations du 14e anniversaire de la radio, montrant une foule de femmes portant ce type de béret. Les auditeurs et téléspectateurs des médias des pères rédemptoristes ont aussi souvent été qualifiés de « secte », une formule employée par un sociologue, le professeur Ireneusz Krzemiński, en commentant un sondage pour Gazeta Wyborcza, le principal quotidien libéral national, dès septembre 2013.
Ces épithètes, répétées depuis vingt ans, montrent le caractère durable de la tension entre la mouvance de Radio Maryja et une partie des élites médiatiques et universitaires polonaises, pour qui le profil catholique et patriotique (et pro-vie) de ces médias reste inacceptable. Ces médias catholiques ne sont pourtant pas sur la défensive, bien au contraire. Ils se développent régulièrement. Selon le site Press.pl, entre 2021 et 2024, le nombre estimé d’auditeurs de Radio Maryja est passé d’environ 573000 à quelque 712000.
En juillet 2026, lors du 35e Pèlerinage de la Famille de Radio Maryja à Jasna Góra, le sanctuaire qui abrite la célèbre icône miraculeuse de la Vierge noire de Częstochowa, les messes ont été présidées par l’archevêque Zbigniew Zieliński et l’évêque Wiesław Szlachetka. Le pape Léon XIV lui-même a alors adressé ses salutations aux pèlerins de Radio Maryja lors de la prière de l’Angélus, et le président polonais Karol Nawrocki a adressé une lettre aux participants.
Les foules rassemblées au bord de la Vistule à Toruń le 8 août n’avaient rien d’un événement marginal : malgré deux décennies de controverses, la mouvance de Radio Maryja demeure une communauté de foi vivante, nombreuse et toujours croissante, et aussi une force d’évangélisation, au cœur de la Pologne catholique.
Jakub Miśkiewicz
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