De Guillaume de Thieulloy dans Les 4 Vérités :
La collection « Débats des Bernardins » chez l’éditeur Desclée de Brouwer nous a déjà offert de remarquables ouvrages (j’avais notamment eu l’occasion, dans le n° 1516, d’évoquer le débat entre Mgr Leborgne et Charlotte d’Ornellas sur l’immigration). Le débat entre Pascal Boniface et Pierre Lellouche est, lui aussi, d’une excellente qualité – de ces ouvrages qui vous donnent l’impression de devenir intelligents en les lisant! – et il traite l’une des questions les plus redoutables de la diplomatie contemporaine.
Les deux auteurs sont bien connus. L’un est de gauche et fondateur de l’Institut de relations internationales et stratégiques, tandis que l’autre est ancien ministre sarkozyste. Je n’ai pas toujours été d’accord avec eux – loin de là – mais je les ai toujours lus avec intérêt car, au-delà de leurs choix idéologiques, ils figurent parmi les meilleurs spécialistes français des relations internationales.
Le thème sur lequel ils ont « planché » aux Bernardins est important pour l’avenir du monde: de plus en plus de pays majeurs ont une logique « impériale ». Mais, d’abord, de quoi parle-ton lorsque l’on parle d’empire? S’agit-il d’organismes politiques multinationaux ? S’agit-il de prédateurs ? S’agit-il de nations affichant leur continuité civilisationnelle? Cela peut être un peu de tout cela – et l’un des enjeux majeurs de ce débat est de clarifier le concept qui est tout, sauf univoque. Les auteurs cantonnent leurs regards à trois « empires » puissants : les États-Unis, la Chine et la Russie – et notent que les deux derniers sont « révisionnistes » (au sens de la volonté de réviser l’ordre international né de 1945) et que le premier semble les rejoindre sur ce point avec les notables évolutions que Donald Trump apporte à la diplomatie américaine.
En contrepoint, ils observent sans surprise que l’Union européenne apparaît comme un nain politique – malgré sa puissance économique. Il est d’ailleurs frappant que ces deux hommes qui représentent la droite et la gauche modérées (qui, ensemble, ont imposé le dogme européiste) sont extrêmement critiques sur l’Union européenne. Ils tombent d’accord pour affirmer que cette dernière n’a joué aucun rôle dans la paix des sept ou huit dernières décennies (très largement due à la protection de l’OTAN sur l’Europe de l’ouest) et, surtout, pour affirmer que l’UE se présente comme une proie grasse et consentante aux crocs des prédateurs.
C’est ici que le débat devient réellement déterminant pour l’action politique. Face aux « empires », les auteurs (Pierre Lellouche en particulier, mais il n’est pas contredit sur ce point par Pascal Boniface, avec lequel il partage l’essentiel de ses analyses) conviennent que la nation française doit redevenir forte (notamment militairement) – et doit refuser de se cacher derrière une improbable défense européenne (et même derrière l’OTAN, dont il y a fort à parier que les États-Unis se désengagent dans les années à venir). En définitive, ce livre est surtout intéressant pour ce qu’il dit de nous et de nos faiblesses (voulues), plus que pour ce qu’il dit du reste du monde!
