Dans Famille chrétienne, Thomas Cauchebrais s’est intéressé au nouveau portail de la cathédrale d’Angers, qui fait débat :
Voici des mois que les Angevins attendaient ce moment : pouvoir enfin entrer par la grande porte de leur cathédrale et admirer de nouveau le splendide portail roman et ses magnifiques polychromies médiévales. En effet, voilà près de sept ans que celui-ci était protégé des intempéries par un bardage en bois qui le masquait totalement aux yeux des visiteurs. Désormais bien visible, ce portail sculpté vers 1150 est aujourd’hui surmonté d’une « galerie » contemporaine. Ce « tampon climatique » voulu par l’État a été conçu par l’architecte japonais Kengo Kuma comme un espace de transition entre l’extérieur et le sanctuaire. Ce portail de protection a été inauguré en grande pompe le 9 avril. Haut d’environ 11 mètres, autoporté – c’est-à-dire qu’il ne touche pas l’édifice -, il reprend l’emprise de l’ancienne galerie détruite par le feu en 1807. Sa réalisation repose sur un béton spécifique, mêlant sable et granulats issus de la Loire, privilégié à la pierre pour sa légèreté et au tuffeau pour sa résistance. La galerie « s’articule autour de cinq ouvertures, dont trois en façade symbolisant la Sainte Trinité ainsi que le passé, le présent et l’avenir ». Les voussures, inspirées des plis sculptés du portail, forment des bandeaux épurés qui diffusent une lumière douce tout en protégeant l’entrée des intempéries. Inspirée de l’ancienne galerie « Cette nouvelle galerie prend place dans la longue évolution de notre cathédrale depuis le XIe siècle », s’est félicité Mgr Emmanuel Delmas, l’évêque d’Angers. Ce lieu permettra par exemple, de vivre des bénédictions, processions, rites d’accueil des nouveaux catéchumènes (futurs baptisés jeunes ou adultes) dont le nombre est en forte croissance ces dernières années, ou temps de prières.
En 2020, la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) avait lancé un concours international d’architecture afin de désigner l’architecte qui dessinera la future galerie contemporaine. L’idée d’un geste architectural contemporain était de créer une structure protectrice assumant une intervention moderne tout en dialoguant avec l’héritage médiéval du lieu. La nouvelle galerie imaginée par Kengo Kuma est la seule à se réinspirer de l’ancienne galerie médiévale et à en réactiver les usages possibles.
Si les politiques angevins et les services de l’État en charge de la protection du patrimoine sont unanimes à louer le caractère unique de ce nouveau portail, le grand public, lui, est beaucoup plus circonspect. Dans le milieu des historiens de l’art et, plus largement, parmi les professionnels du patrimoine en Anjou, les critiques publiques se font rares, même si les opinions restent partagées. « Avec ses lignes trop dures, trop froides – notamment au niveau du toit -, je ne trouve pas qu’elle s’inscrive dans la sensibilité chrétienne », confie officieusement l’un d’entre eux. Seul François Jeanneau, architecte en chef honoraire des monuments historiques et président de l’association des Amis du Vieil Angers, ose porter ouvertement un regard critique mais tout de même nuancé sur cet ajout. S’il reconnaît « une belle œuvre, bien dessinée et très bien réalisée » signée Kengo Kuma, il estime néanmoins que l’ouvrage assume une rupture trop marquée avec l’édifice médiéval. Selon lui, les proportions du projet s’éloignent trop de l’édifice d’origine, au risque de nuire à sa lisibilité, notamment dans le traitement des arcades et des colonnettes. Les arcatures, élément central du projet, apparaissent ainsi « disproportionnées » par rapport à celles de l’édifice médiéval. L’architecte estime qu’elles auraient pu être « plus basses, plus fines » et s’inspirer davantage des formes historiques, en particulier de l’arc brisé, « grande invention de l’architecture médiévale » permettant de mieux maîtriser les contraintes structurelles. « Kuma n’a pas repris les canons de l’architecture traditionnelle, il est donc forcément en rupture », analyse-t-il.
« Mais comment voulez-vous demander à un architecte de renom de s’effacer devant le monument en y adjoignant une œuvre modeste et intégrée ? Alors que précisément c’était très probablement la bonne direction, le bon parti architectural qu’il aurait fallu adopter. C’est impossible. Donc on obtient bien ce que l’on a souhaité : une œuvre contemporaine ».
Selon François Jeanneau, c’est le cahier des charges de la DRAC qui orientait dès l’origine le projet vers une création contemporaine. « On voulait, dès le départ, une architecture en rupture » alors qu’on aurait pu « s’inspirer des dispositions anciennes sans les reproduire à l’identique ». Il s’interroge également sur l’efficacité de la protection climatique offerte au portail, évoquant un espace « trop ouvert et probablement trop ventilé ». Un point de vue partagé par son prédécesseur à la tête de l’association des Amis du Vieil Angers, Guy Massin-Le Goff. Ancien conservateur des antiquités et objets d’art de Maine-et-Loire, il se montre toutefois bien moins nuancé que François Jeanneau. « Je trouve que c’est une grave erreur. Mais que voulez-vous, vous avez des gens au ministère qui veulent faire moderne… c’est la mode », tranche-t-il. Et d’ajouter, non sans malice : « Je garde en mémoire ces architectes contemporains me dire dans de grandes réunions patrimoniales… “Mais enfin, Monsieur, n’oubliez pas que nous construisons pour une durée de 30 ans” ».
Dès lors, la question se pose : ce nouveau portail résistera-t-il à l’épreuve du temps aussi durablement que celui qu’il est censé protéger ? Seul l’avenir le dira.
