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Tribune libre

Patriotisme, Marseillaise et République

Patriotisme, Marseillaise et République

La fibre patriotique et le « patriotisme républicain »
Le 17 juin 2004, Jean Raspail rédigeait une chronique pour Le Figaro sur le thème « Qu’est-ce qu’être français aujourd’hui ? ». Il l’avait titrée « La patrie trahie par la république ». Un extrait :

« … ils confondent la France avec la République. Les “valeurs républicaines” se déclinent à l’infini, on le sait jusqu’à la satiété, mais toujours sans référence à la France. Or, la France est d’abord une patrie charnelle. En revanche, la République, qui n’est qu’une forme de gouvernement, est synonyme pour eux d’idéologie, d’idéologie avec un grand “I”, l’idéologie majeure. Il me semble, en quelque sorte, qu’ils trahissent la première pour la seconde. »

Aujourd’hui, les Français chantent à tue-tête « la Marseillaise », l’hymne national de la République française, pour un oui ou pour un non.

Devrait-on s’en plaindre ?

Non, bien entendu, si cet engouement relève réellement d’un patriotisme sincère et bénéfique. Et pourquoi en douter ?

On a coutume de dire qu’un peuple qui ne chante plus court à son tombeau. Jadis, les Français chantaient beaucoup et souvent, au rythme des saisons et des fêtes traditionnelles, du Nord au Sud, d’Ouest en Est, en français ou dans les langues et dialectes ancestraux.

L’heureuse initiative des créateurs du fameux « banquet français », copieusement vilipendé par les amnésiques et pourfendeurs de l’âme française, contribue à faire retrouver cette tradition vocale identitaire, qui cimente les énergies et les fédère vers un même objectif : célébrer l’amour de sa patrie, de ses traditions et de ses chants d’autrefois.

Depuis quelque temps déjà, dans les stades, que ce soit pour le football ou le rugby, « la Marseillaise » n’est plus chantée uniquement au début, avant le commencement du jeu. Elle est chantée par les supporters plusieurs fois durant le déroulement des matchs. Il semblerait même que la plupart des Français ne connaissent que ce chant, la Marseillaise, pour exprimer leur encouragement, leur joie et leur sentiment patriotique.

« Sentiment patriotique », voilà deux mots qui s’entremêlent à foison à chaque fois que l’opinion publique semble s’émouvoir sous le contrôle « bienveillant » des élites gouvernantes.

Attention avec l’émotion patriotique !

Ne surtout pas la laisser s’envoler, ne pas la laisser exprimer autre chose que la communion aux « valeurs républicaines » ! Sinon, gare aux salves de tirs groupés !

Et pourtant, pourquoi devrait-on s’émouvoir devant tel ou tel événement touchant directement la patrie ? Depuis Valmy, et son moulin à vent, la République est passée maître en sursaut national, en sursaut patriotique et en levée en masse.

En 2015 et 2016, lors de la période d’attentats frappant la France et faisant plusieurs centaines de morts, le ministre de l’Intérieur de l’époque, le « charismatique » Cazeneuve, suite au terrible drame de Nice du 14 juillet 2016, faisait un vibrant « appel aux patriotes » pour suppléer nos forces de sécurité : la fameuse réserve opérationnelle !

Le gouvernement socialiste faisait donc, une fois de plus, « appel aux patriotes » ! À la levée en masse !

Autrement dit, quand tout va bien, suivant la vieille dialectique marxiste bien huilée, la patrie relève plutôt de la suspicion, du dangereux potentiel « nauséabond ». Mais, quand tout va mal, ça permet des envolées lyriques, la mine grave et le regard perçant de vérité, fustigeant les forces obscures voulant abattre la France, non, que dis-je, la république !

Car la France, on ne cesse de nous le répéter, c’est la république, et la république seulement « une et indivisible » !

Je sais, ça agace, mais c’est pourtant une réalité. Quand le sang coule, ce n’est pas de la France dont on parle et qui est menacée, c’est de la république dont on parle et de sa survie en péril.

Ne pas le voir et l’entendre relève de la cécité volontaire au mieux, de l’idéologie martelée au pire.

Eh bien, allons-y, de « la marseillaise », parlons-en.

Au risque de me faire interner avec une camisole de force dans un hôpital psychiatrique, coiffé d’un bonnet phrygien, « la Marseillaise », je n’arrive même pas à l’écrire avec une majuscule, et, plus grave encore, je n’arrive même plus à la chanter.

Si le chant est une communion, alors, je le confesse volontiers, je ne communie pas au « patriotisme républicain ».

Ce « patriotisme républicain » a joyeusement envoyé à la mort des centaines de milliers de Français en août 1914 au nom des grands principes, de la revanche et de la « der des ders ». Les caciques de la Troisième République avaient même osé l’appeler : « la guerre du droit ».

Cette guerre fratricide sur le glacis européen aurait même pu être évitée, selon certains historiens, soulignant qu’en juillet 1914, rien ne semblait présager la déflagration à venir. Elle sonnera, au fond, le glas de la vieille Europe et de ses fondations profondes illustrées par sa géographie, ses traditions séculaires et ses cathédrales.

Les paroles de ce chant de l’armée du Rhin, adopté définitivement comme hymne national en 1879 par la Troisième République, sont intéressantes à décortiquer.

Les Français, dans leur grande majorité, n’en connaissent que le premier couplet et le refrain. Et pourtant, les autres ne seraient-ils pas de bon ton, ou plutôt à cacher sous le manteau comme un pamphlet sordide ?

Le troisième couplet pourrait être de circonstance, et l’on imagine notre locataire élyséen le chanter de sa voix pointue et chevrotante :

Quoi ! Des cohortes étrangères
Feraient la loi dans nos foyers !
Quoi ! Des phalanges mercenaires
Terrasseraient nos fiers guerriers !
Dieu ! Nos mains seraient enchaînées !
Nos fronts sous le joug se ploieraient !
De vils despotes deviendraient
Les maîtres de nos destinées !

On devine les débats enflammés de nos élites, remplies de certitudes ampoulées, dissertant sur les mots :

Mais non, mais non, tout cela n’a rien à voir avec notre idéal républicain du « vivre ensemble » ! Et puis qu’est-ce que Dieu vient faire là-dedans !

Le quatrième couplet n’est pas mal non plus, dans le genre « pousse-au-crime » et « bras vengeur » — euh, pardon, « sentiment patriotique » :

Tremblez, tyrans et vous, perfides,
L’opprobre de tous les partis ! (On ne rigole pas)
Tremblez ! Vos projets parricides
Vont enfin recevoir leur prix. (On ne rigole pas, s’il vous plaît)
Tout est soldat pour vous combattre.

Et le dernier couplet, celui que le monde entier nous envie :

Amour sacré de la Patrie
Conduis, soutiens nos bras vengeurs !
Liberté ! Liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs !
Sous nos drapeaux que la Victoire
Accoure à tes accents mâles !
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire !

Celui-là sonne presque comme une prière, comme un testament universel, ou comme une dernière sommation avant d’être fusillé sur place.

Et « la Patrie », le grand mot, celui qui fait pleurer, qui fait trembler d’émotion le Français en mal de reconnaissance et de souveraineté perdue. Le mot est lâché et il reviendra à chaque fois que les gouvernants en auront besoin.

« Accoure à tes mâles accents » !

On voit tout de suite la bouche de travers de notre président, comme un clerc de notaire agité descendant de l’échelle, à la limite de l’entorse de la mâchoire et de l’écrasement de la luette !

Il faudrait d’abord savoir ce que le mot « Patrie » veut dire, monsieur le Picard en transit !

Pourquoi ? Pour qui ? De quelle Patrie parle-t-on ?

Deux patries, deux conceptions du citoyen
Jean de Viguerie, dans son livre magistral — Les deux patries —, l’exprime clairement :

« Il existe bien deux patries. L’une est la terre des pères, le pays de la naissance et de l’éducation. Celle-ci a toujours existé. L’autre est récente. Elle date des Lumières et de la Révolution.
Elle représente l’idéologie révolutionnaire.
Les paroles de la Marseillaise expriment son idéal. La première est la France. La seconde n’est pas la France, mais la France est son support et son instrument. »

L’attachement charnel à la patrie de nos pères n’est pratiquement plus enseigné dans nos écoles où l’on enseigne pratiquement que des litanies lénifiantes et les plus creuses possibles à la gloire de « l’amour entre les peuples, de toutes les couleurs, de tous les genres… », de peur de voir surgir, sait-on jamais, un enfant en chantant un chant martial, banni du manuel scolaire, et qu’il aurait appris de son arrière-grand-père.

Même dans l’armée, institution où l’on enseigne le don de soi, on surveille aussi de près, de très près, ceux qui voudraient faire de leur vocation un attachement trop fort au roman national.

Voici un autre mot souvent suspecté par les tenants de la levée en masse : « vocation ». Il ne faudrait surtout pas l’écrire avec une majuscule, ça sentirait trop « l’ordre moral » et le retour sournois de la calotte « tertiaire » qui, comme chacun sait, pourrait vitrifier la pensée du bon républicain.

« L’ordre moral nauséabond », cette affirmation si souvent assénée dans les écoles de la république depuis les années 60, et à grands coups de marteau médiatique, avec tous leurs outils de propagande, fusionnant deux mots comme pour mieux les étouffer : « ordre » et « morale ».

Ils s’approprient ces mots pour les adosser à leur catéchisme indépassable :

Ordre républicain ;
Morale républicaine.
Les esprits les plus dociles en deviennent imprégnés, comme un sirop pour une toux sèche, pour bien les relayer à leur tour.

Alors, je sais, on me rétorquera que j’exagère, que je suis péremptoire et sommaire, que « la Marseillaise » est plus qu’un hymne national, que nombre de Français sont morts en la chantant avant leur dernier soupir.

Je sais tout ça. Néanmoins, on ne m’ôtera pas de l’esprit que ce régime, en raison de sa construction, sert une autre cause que celle de « la Patrie ».

« Aux armes aux citoyens ! Formez vos bataillons ! »

Et du « citoyen », de qui parle-t-on ?

C’est Jean de Viguerie, historien courageux, dans son livre — Histoire du citoyen —, qui écrit :

« Le citoyen est la créature de la Révolution française. Il est “l’être nouveau”. Les manuels de droit l’ignorent. Il est encore sous nos yeux. Il ne se reproduit pas lui-même. C’est l’Éducation nationale qui le reproduit.
Il est armé depuis sa naissance. “Aux armes citoyens” est sa devise. Il combat pour les Droits de l’homme, prend la Bastille, renverse le trône, fait inlassablement la guerre aux rois, aux empereurs et aux dictateurs. Il fournit en victimes les grandes tueries des guerres contemporaines. »

« Marchons, marchons ! Qu’un sang impur abreuve nos sillons ! »

Et de ce « sang impur », peut-on encore en parler, et peut-on savoir où il se trouve ?

Avant-hier, il coulait, entre autres, dans les veines de l’aristocrate et du monarque de droit divin. Hier, il coulait dans les artères de ceux pour qui la parole donnée relevait de l’honneur le plus sacré. Aujourd’hui, il coule dans nos villes et nos villages, au gré d’agressions aveugles abreuvant le sillon d’une immigration sauvage et incontrôlée.

Le « citoyen », accessoirement français, s’est vu attribuer une nouvelle mission depuis l’abandon de la souveraineté : promouvoir la « diversité ».

Ce nouveau combat tellurique mobilise le citoyen et avec lui la société tout entière.

Comme le souligne encore Jean de Viguerie :

« L’entreprise, la banque, les équipes sportives, les actions humanitaires, tout doit être citoyen. C’est encore un combat. Le citoyen ne doit jamais cesser de combattre. »

Chantez, chantez ce chant à l’unisson, cette « marseillaise » pour bien voir et entendre « le bruit sourd du pays qu’on enchaîne ».

Ce « bruit sourd », comme en 2016, quand un pouvoir irresponsable a osé faire piétiner le cimetière du Fort de Douaumont pour commémorer la bataille de Verdun. Cette insulte faite à la mémoire des poilus, au milieu des croix, par des centaines de « citoyens », figurants, adultes et enfants éberlués, hébétés, devenus incapables de ressentir le mal qu’ils faisaient à ceux qui dormaient sous leurs pieds !

Le « patriotisme » de monsieur Hollande, le locataire élyséen du moment, ce pitoyable « Bourvil » des pauvres, se voyait grossièrement dévoyé sur un des linceuls sacrés de la patrie meurtrie.

Il était honteusement détourné à des fins toutes partisanes en escamotant volontairement le sens même du mot « patrie » : la terre de nos pères, de nos aïeux, de nos ancêtres, de notre sol natal.

Le patriotisme enraciné
Tenez, arrêtons-nous un instant sur un autre hymne national, l’hymne gallois. Le magnifique « Land of my fathers », que nos Bretons ont même repris en en faisant leur chant identitaire, chanté maintenant avant les matchs de rugby dans le stade de Vannes.

« Le Pays de mes pères » ou « Le vieux pays de mes ancêtres » prend souvent aux tripes quand il résonne dans le grand stade de Cardiff, lors des belles empoignades rugbystiques du Tournoi des Six Nations :

La terre de mes ancêtres m’est chère ;
Pays ancien où les trouvères sont honorés et libres ;
Les guerriers si nobles et si vaillants
Donnent leur sang et leur vie pour la Liberté.

Ô mon foyer, je te suis fidèle,
Alors que les mers protègent la pureté de mon pays,
Puisse être éternelle, ma langue ancienne.

Vieux pays de montagnes, l’Eden des bardes,
Chaque gorge, chaque vallée conserve son charme ;
Pour l’amour de mon pays, des voix clameront avec enchantement
Pour moi, ses torrents, ses rivières.

Ce chant gallois puise au plus profond de l’âme de ce vieux peuple, farouche et fier de sa langue gaélique. Il décrit un paysage, fait référence aux anciens « trouvères » et « troubadours » du Moyen Âge et clame la fierté de ses racines. Et « la marseillaise » n’est manifestement pas dans le même registre, ses références sont ailleurs, dans l’éternel appel aux armes.

C’est comme ça, et depuis… 1879.

Pour terminer mon propos quelque peu provocateur et iconoclaste, voici deux couplets de ce vieux chant à la gloire du Vert Galant, Henri IV, qui résume bien l’esprit français et concentre son énergie vers un patriotisme enraciné et multiséculaire :

Au diable guerres,
Rancunes et partis !
Au diable guerres,
Rancunes et partis !
Comme nos pères
Chantons en vrais amis,
Au choc des verres
Les roses et les lys.

Chantons l’antienne
Qu’on chantera dans mille ans ;
Que Dieu maintienne
En paix ses descendants
Jusqu’à ce qu’on prenne
La Lune avec les dents.
Jusqu’à ce qu’on prenne
La Lune avec les dents.

Alors chantez, continuez à chanter « la Marseillaise », bien entendu, si elle parle à votre cœur et qu’elle contribue à remuer ce qu’il y a de plus noble dans votre âme de Français.

Toutefois, je me permets de vous souffler un petit conseil de réfractaire. Gardez-vous de la chanter au son de ceux pour qui la patrie n’est plus une histoire, n’est plus un espace géographique, n’est plus un coudoiement face aux menaces extérieures, mais une construction abstraite servant leur idéal planétaire.

Billet paru ce vendredi 7 août 2026 sur Polemia

Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.

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