Il existe des prières qui ne vieillissent jamais. Elles traversent les générations, les civilisations et les bouleversements de l’histoire sans perdre leur fraîcheur. Elles demeurent actuelles parce qu’elles parlent de réalités que personne ne peut éviter : la brièveté de la vie, la grandeur de Dieu et la nécessité d’une sagesse qui ne peut venir que de Lui.
Le Psaume 90 est l’une de ces prières. Il occupe une place particulière dans le Psautier, puisqu’il est présenté comme une prière de Moïse, « homme de Dieu ». Moïse a connu les grands contrastes de l’existence : la puissance et la faiblesse, la solitude et la responsabilité, la fidélité de Dieu et l’infidélité du peuple. Il a vécu à la cour de Pharaon, puis dans la solitude du désert. Il a vu le Seigneur agir avec puissance, mais il a aussi accompagné toute une génération vers la tombe.
Pourtant, au soir de sa vie, Moïse ne se glorifie pas de son expérience. Il ne dit pas : « J’ai suffisamment vécu pour savoir comment conduire mon existence. » Il se tourne encore vers Dieu et Lui adresse cette prière :
« Enseigne-nous à bien compter nos jours, afin que nous appliquions notre cœur à la sagesse » (Psaume 90:12).
En quelques mots, cette prière pose les bases d’une réelle transformation intérieure. Elle met en lumière notre incapacité naturelle à appréhender le temps à sa juste mesure. Loin de toute fatalité, elle remet notre existence face à nos choix et nous oriente vers une sagesse concrète, incarnée en Jésus-Christ.
Il y a une belle leçon de perspective dès les premiers mots : avant même de mesurer la brièveté de sa vie, Moïse contemple ce qui ne change pas. Il ne commence pas par nous, mais par Dieu. Les sociétés se font et se défont, nos corps s’épuisent et nos repères bougent, mais le Seigneur demeure. Savoir que notre existence repose sur une telle certitude apporte une paix profonde. Dieu n’est pas un concept abstrait, il devient notre chez-nous, un refuge toujours accueillant quand les tempêtes de la vie surviennent.
La prière commence par ces mots simples : « Enseigne-nous ». Elle exprime une profonde humilité. Moïse était un homme instruit. Il avait reçu une révélation particulière de Dieu. Il avait vu le buisson ardent, connu la délivrance d’Israël et assisté à de nombreux miracles. Il avait parlé avec Dieu « face à face » (Exode 33:11). Pourtant, il ne se considérait pas comme arrivé au terme de son apprentissage.
Cette attitude est une leçon pour chacun de nous. Il est possible d’avoir beaucoup d’années, beaucoup de connaissances et beaucoup d’expérience, tout en ayant encore besoin d’être enseigné par Dieu. La maturité spirituelle ne consiste pas à ne plus rien apprendre ; elle consiste à comprendre toujours davantage combien nous dépendons du Seigneur.
Nous sommes parfois prêts à recevoir les conseils de Dieu pour les autres, mais moins disposés à reconnaître que nous avons nous-mêmes besoin d’être corrigés. Dire « Enseigne-nous », c’est reconnaître que notre intelligence est limitée et que notre cœur peut nous tromper. Nous pouvons savoir organiser nos journées, administrer nos biens et prévoir notre avenir, sans discerner ce qui a réellement une valeur éternelle. C’est pourquoi nous devons demander au Seigneur de nous instruire. La Parole de Dieu ne nous donne pas seulement des informations religieuses. Elle redresse notre vision de la vie. Elle nous montre ce qui demeure, ce qui passe et ce qui doit être abandonné.
Après avoir demandé à être enseigné, Moïse demande ensuite à Dieu de lui apprendre à bien compter ses jours. Cette expression ne signifie pas vivre dans la peur, additionner anxieusement les années qui passent ou surveiller avec inquiétude le temps qui nous reste. Compter ses jours, dans la perspective biblique, c’est en discerner la valeur et en reconnaître la brièveté. Nous ne comptons que ce qui a de l’importance. Ainsi, compter ses jours, c’est comprendre que chaque journée est un don unique. Le matin qui se lève ne reviendra jamais sous la même forme. L’apôtre Paul écrit :
« Prenez donc garde de vous conduire avec circonspection, non comme des insensés, mais comme des sages ; rachetez le temps, car les jours sont mauvais » (Éphésiens 5:15-16).
Racheter le temps signifie utiliser nos journées d’une manière qui corresponde à la volonté de Dieu. Une vie peut être très occupée et pourtant stérile. À l’inverse, un acte humble, accompli dans l’amour, peut avoir un grand prix devant le Seigneur. Le Seigneur n’oublie pas ce qui est accompli pour Lui :
« Dieu n’est pas injuste, pour oublier votre travail et l’amour que vous avez montré pour son nom » (Hébreux 6:10).
Nos jours sont courts et s’achèvent avec notre passage terrestre ; mais le jour de Christ ouvrira devant nous la pleine lumière de sa présence. Alors, ce qui aura été accompli pour Lui sera manifesté et apprécié selon sa justice. Compter nos jours, c’est donc vivre aujourd’hui dans la perspective de ce jour-là : non pour rechercher la gloire des hommes, mais pour être trouvé fidèle devant notre Seigneur.
Nous pouvons mal compter nos jours de plusieurs manières. Il y a d’abord la comptabilité du regret. Elle demeure constamment tournée vers le passé. Il est juste de reconnaître nos fautes devant Dieu. La confession est nécessaire, et le croyant ne doit pas traiter le péché avec légèreté. Mais lorsque le regret refuse le pardon divin, il devient une forme d’incrédulité. Il prétend que notre passé est plus grand que la grâce de Dieu.
Or l’Écriture affirme : « Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité » (1 Jean 1:9). Le croyant peut aussi entendre cette parole :
« Il n’y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ » (Romains 8:1).
Il y a ensuite la comptabilité de l’inquiétude. Elle cherche sans cesse à contrôler l’avenir. Elle imagine les dangers, anticipe les malheurs, et elle s’épuise aujourd’hui en voulant porter le fardeau de demain. Jésus nous enseigne : « Ne vous inquiétez donc pas du lendemain ; car le lendemain aura soin de lui-même » (Matthieu 6:34). Cette parole ne nous invite pas à l’insouciance, mais à la confiance. Dieu donne la grâce nécessaire pour aujourd’hui. Nous n’avons pas à porter à l’avance les fardeaux qui appartiennent à demain.
Enfin, il y a la comptabilité de l’égoïsme. Elle mesure chaque journée selon le profit personnel, le confort ou le plaisir. Elle demande : « Qu’est-ce que cela va m’apporter ? » plutôt que : « Comment puis-je honorer Dieu ? » La Parole nous rappelle : « Nul de nous ne vit pour lui-même, et nul ne meurt pour lui-même » (Romains 14:7). Notre temps appartient au Seigneur, comme toute notre personne.
Si nous voulons comprendre ce que signifie bien compter ses jours, nous devons tourner nos regards vers Jésus-Christ. Il vivait chaque moment dans une dépendance parfaite à l’égard de son Père. Jésus n’était jamais dominé par la précipitation. Il ne se laissait pas conduire par la pression des foules ni par les exigences des hommes. À la croix, il prononce cette parole emblématique : « Tout est accompli » (Jean 19:30). Sa vie n’a pas été gaspillée. Chaque parole, chaque geste, chaque souffrance et chaque larme s’inscrivait dans le dessein du Père.
En Lui, nous découvrons que la fidélité ne se mesure pas à la grandeur apparente de nos œuvres, mais à leur conformité avec la volonté de Dieu. Une tâche cachée, accomplie dans l’amour, peut avoir davantage de valeur qu’une réalisation admirée par tous.
Cependant, la prière ne s’arrête pas à la constatation que la vie est brève. Elle poursuit un but : « afin que nous appliquions notre cœur à la sagesse ». Dans la Bible, le cœur désigne le centre de la personne. Il comprend la pensée, la volonté, les affections et les décisions. Appliquer son cœur à la sagesse, c’est donc engager toute sa vie dans la recherche de la volonté de Dieu. Il ne suffit pas de savoir que nos jours sont courts. Cette vérité doit transformer nos priorités. Il ne suffit pas de reconnaître que Christ est la sagesse de Dieu ; il faut encore Lui soumettre notre cœur.
L’apôtre Paul écrit que Christ a été fait pour nous « sagesse, justice, sanctification et rédemption » (1 Corinthiens 1:30).
La sagesse chrétienne n’est pas seulement une connaissance plus approfondie de certaines doctrines. Elle est une vie vécue en communion avec Jésus-Christ, en qui « sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la connaissance » (Colossiens 2:3). Celui qui veut être sage doit donc demeurer près de Lui, écouter sa Parole et se laisser former par son Esprit.
Puis, le psaume se termine par une prière pleine d’espérance : « Que la grâce de l’Éternel, notre Dieu, soit sur nous ! Affermis l’ouvrage de nos mains ; oui, affermis l’ouvrage de nos mains ! » (Psaume 90:17). Dieu peut donner une portée durable à ce qui est accompli dans la foi. L’apôtre Paul déclare : « Votre travail ne sera pas vain dans le Seigneur » (1 Corinthiens 15:58).
La demande de Moïse est donc double. Il demande d’abord : « Enseigne-nous. » (la part de Dieu) Puis il demande : « Affermis l’ouvrage de nos mains. » (la part de l’homme qui agit avec foi). Dieu agit en nous par sa Parole afin d’agir ensuite par nous dans le monde. Il éclaire notre cœur afin que nos mains servent avec discernement.
Nous ne connaissons pas le nombre de nos jours. Cette ignorance peut nous inquiéter, mais elle peut aussi nous conduire à la confiance. Dieu ne nous demande pas de connaître tout le chemin ; il nous demande de marcher avec Lui dans la lumière qu’il accorde aujourd’hui. Ne laissons pas le passé nous emprisonner, puisque le pardon est en Christ. Ne permettons pas à l’avenir de nous accabler, puisque notre Père céleste en prend soin. Ne gaspillons pas le présent dans l’égoïsme, les rancunes ou les occupations sans valeur éternelle.
Cette méditation invite à quitter le regret, l’inquiétude et l’égoïsme, pour apprendre, à l’école de Dieu, à vivre chaque jour avec sagesse, en Jésus-Christ.
Que cette prière devienne alors le murmure quotidien de notre âme :
Seigneur,
Enseigne-moi par ta Parole.
Apprends-moi à compter mes jours avec sagesse.
Délivre-moi du regret qui m’empêche d’accueillir ton pardon,
de l’inquiétude qui cherche à maîtriser l’avenir,
et de l’égoïsme qui me détourne de ton appel.
Façonne mon cœur à la sagesse
et conduis-moi chaque jour vers Jésus-Christ.
Amen.
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