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Tribune libre

Sola liturgica?

Sola liturgica?

Il est des vérités qui ne deviennent dangereuses qu’au moment où elles cessent d’être reliées aux autres.

L’histoire de l’Église nous montre que les plus grandes fractures ne sont pas toujours nées du refus de la foi, mais d’une fidélité devenue exclusive. Une intuition juste, une réaction salutaire, un trésor qui va peu à peu occuper tout l’horizon jusqu’à faire oublier la richesse de l’ensemble.

Au XVIᵉ siècle, les premiers réformateurs ne pensaient pas fonder une nouvelle Église. Beaucoup étaient persuadés d’être les véritables catholiques. Ils voulaient purifier l’Église, revenir à la radicalité de l’Évangile, redonner toute sa place à la grâce, au Christ et aux Écritures. Leur intention initiale n’était pas absurde. Elle répondait à des abus bien réels.

Les cinq sola – Sola Scriptura, Sola Fide, Sola Gratia, Solus Christus, Soli Deo Gloria – exprimaient chacun une vérité profondément chrétienne. Le catholicisme lui-même confesse que le salut est une grâce, reçu dans la foi, par le Christ, pour la gloire de Dieu.

La rupture ne s’est pas produite parce que ces vérités étaient fausses. Elle est née lorsqu’elles ont été progressivement détachées du reste de la Tradition vivante, de l’obéissance au Saint-Père. Une vérité isolée finit toujours par rétrécir la vérité tout entière.

C’est ce mécanisme qui m’interroge aujourd’hui.

J’emprunte volontairement l’expression Sola liturgica par analogie avec le Sola Scriptura. Non pour établir une équivalence doctrinale, qui serait absurde, mais pour désigner une même tentation : celle de faire d’un bien authentique le critère ultime de la catholicité.

La liturgie traditionnelle est un trésor de l’Église. Elle nourrit la foi de nombreux fidèles, manifeste avec une profondeur remarquable le sens du sacré et demeure une richesse. Mais un glissement peut s’opérer.

On ne dit plus seulement : « Cette liturgie nourrit admirablement la foi. »

On en vient peu à peu à penser : « Elle est le seul lieu où la foi demeure pleinement intacte. »

Puis : « Hors d’elle, et du catéchisme associé, la dérive est inévitable. »

Alors sans même s’en apercevoir, la fidélité liturgique devient le principal critère de l’orthodoxie.

La liturgie cesse d’être un don reçu avec gratitude de l’Église elle-même, elle devient une assurance.

Notre sécurité ne réside ni dans une forme liturgique, ni dans une école théologique. Elle réside dans le Christ vivant qui conduit son Église.

La réduction de type “sola liturgica” produit un autre effet, plus discret mais peut-être plus profond : elle rend progressivement incapable de recevoir les autres richesses de l’Église.

On devient méfiant envers ce qui ne provient pas de sa chapelle où la liturgie serait bien dite. La liturgie traditionnelle elle-même est jugée plus ou moins conforme. La diversité, qui est pourtant une note de la catholicité, devient suspecte.

J’ai parfois retrouvé ce phénomène dans certaines réactions suscitées par le livre de Gabrielle Vialla. Là encore, ce ne sont pas tant les conclusions qui m’interrogent que la méthode des raisonnements. On voit apparaître une confusion presque systématique entre le modernisme condamné par saint Pie X et les connaissances modernes elles-mêmes. Sans parler des propos condescendants, du mépris pour les sujets dits féminins.

Pourtant, ces réalités de modernisme et de modernité ne sont pas identiques.

Le modernisme est une hérésie parce qu’il soumet la foi aux philosophies relativistes de son temps. Les connaissances modernes, en revanche, sont des outils. Comme tous les outils, elles demandent un discernement. Elles peuvent être utilisées contre la foi, mais aussi à son service.

L’Église n’a jamais craint la vérité. Elle a accueilli la philosophie grecque, assimilé Aristote grâce au génie de saint Thomas d’Aquin, utilisé le droit romain, développé l’archéologie, reconnu la révolution copernicienne, accepté et soutenu l’imprimerie (alors même que celle-ci allait étendre le drame de la Réforme).

La tradition n’est pas un refuge contre l’intelligence. Elle est une mémoire vivante qui permet à l’intelligence de demeurer fidèle.

La liturgie traditionnelle continuera, je l’espère, à porter beaucoup de fruits dans l’Église. Mais elle les portera davantage qu’elle demeurera ce qu’elle est : un trésor parmi les trésors de la catholicité, et non le critère à partir duquel tous les autres seraient jugés.

“Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.” (Jn 15, 5)

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