Dans La Nef, Jean Bernard évoque le Katholikentag, qui a tenu sa 104e édition à Wurtzbourg à l’Ascension.
[L]e Katholikentag de Wurtzbourg a été l’occasion, une nouvelle fois, de prendre la mesure des tensions qui existent entre Rome et l’Église d’Allemagne, tensions qui se cristallisent pour l’essentiel sur deux domaines, les questions morales et l’exercice du pouvoir dans l’Église.
S’agissant des questions morales, la conférence des évêques d’Allemagne et le Comité central des catholiques allemands ont élaboré en avril 2025 un guide intitulé « Segen gibt der Liebe Kraft » (bénir donne force à l’amour), contenant des conseils d’accompagnement pour les bénédictions des couples ne voulant ou ne pouvant contracter un mariage catholique, en particulier pour les couples de même sexe. Or, alors que le pape Léon XIV, dans l’avion qui le ramenait de son récent voyage en Afrique, a redit publiquement son opposition à l’égard de telles bénédictions, les évêques allemands ont écarté d’un revers de main ces objections, prétendant que la voie choisie était conforme à la déclaration Fiducia Supplicans du pape François.
Quant à la question du pouvoir, elle présente, on le sait, une extrême sensibilité dans une Église allemande dotée d’une bureaucratie pléthorique, où des dizaines de milliers de laïcs exercent une activité professionnelle gravitant directement dans l’écosystème institutionnel, associatif ou universitaire de l’Église. D’ailleurs, la présidente du ZdK, Irme Stetter-Karp, représente un exemple achevé de ce parcours, puisqu’elle a été successivement, dans le cadre du diocèse de Rottenburg-Stuttgart, salariée du Bureau de la jeunesse, du Centre de formation pour adulte et de l’association Caritas. Or, le fait pour ces laïcs, en particulier pour ceux engagés dans des fonctions pastorales, d’être constamment subordonnés à des clercs et d’être privés du pouvoir réel – droit canonique oblige – constitue un puissant facteur de frustration, susceptible d’inciter certains d’entre eux à se retourner contre un prétendu ordre établi et les « élites cléricales ». Ce n’est donc pas un hasard si le Chemin synodal, ce grand chantier de réflexion et de réformes structurelles lancé en 2019 par la conférence épiscopale et le ZdK, s’est donné initialement comme objectif de parvenir à une codirection entre les clercs et les laïcs dans la gouvernance de l’Église allemande. Et si, en décembre 2025, en clôture de ses travaux, le Chemin synodal a décidé la mise en place d’une Synodalkonferenz (conférence synodale), structure permanente destinée à ancrer durablement les réformes projetées et composée de 81 membres, parmi lesquels une majorité de laïcs.
L’Église catholique doit-elle alors craindre un schisme allemand, sur sa « gauche », symétriquement à celui qui s’annonce, sur sa « droite », avec les ordinations épiscopales de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X? À cette question, il est possible, sans prendre de risques inconsidérés, de répondre aujourd’hui par la négative, car aucune des deux questions mentionnées ci-dessus n’est susceptible, en l’état, de conduire à une telle issue.
D’une part, pour que la contestation frontale de la morale sexuelle de l’Église puisse provoquer une rupture, encore faudrait-il que le Siège apostolique prenne l’initiative de sanctionner les évêques qui en sont à l’origine. Or, les bénédictions de couples homosexuels sont devenues une pratique courante, non seulement acceptée mais encouragée par la majorité des diocèses allemands, sans que Rome n’ait, au-delà de critiques verbales, adopté une quelconque mesure disciplinaire. À ce sujet, le 6 mai dernier, le cardinal Parolin a seulement indiqué qu’il était « prématuré » de parler de sanctions et a souhaité que « les problèmes soient résolus de manière pacifique, comme il se doit dans l’Église ». Semble ici s’appliquer la formule bien connue en science économique, « too big to fail » : compte tenu du poids de l’Église allemande dans le catholicisme mondial, Rome n’est sans doute pas disposée à risquer un schisme sur cette seule question des bénédictions homosexuelles.
D’autre part, la rupture ne se produira pas non plus sur la question de l’exercice du pouvoir. En effet, cédant aux injonctions romaines, les organisateurs du Chemin synodal ont finalement vidé de sa substance le projet initial de partage du pouvoir : non seulement le champ d’application de la future Conférence synodale demeure vague (prendre position sur les « évolutions majeures de l’État, de l’Église et de la société », adopter des résolutions sur les « questions importantes de la vie ecclésiale ayant une incidence supra-diocésaine », etc.), mais ses statuts, actuellement en attente de recognitio à Rome, prévoient expressément le respect de « l’ordre constitutionnel de l’Église » (article 1er) ainsi que le droit de chaque évêque de refuser la mise en œuvre dans son diocèse des résolutions que la Conférence serait amenée à prendre (article 7). Bref, pour reprendre les propos amers mais lucides de canonistes allemands, le Chemin synodal pourrait n’avoir été qu’« une énième thérapie par la parole pour occuper le peuple de Dieu » (Bernhard Sven Anuth), qu’un « simulacre de participation » (Norbert Lüdecke). […]
