Je vivrai mes hivers
Couplet 1
Monsieur le Député,
Madame la Députée,
Je vous écris ce soir
Du fond d’un long couloir.
Couplet 2
J’ai quatre-vingt-deux ans,
Un corps qui m’abandonne,
Un cœur qui se cramponne
Au moindre instant présent.
Couplet 3
On vous dit liberté,
On vous dit délivrance,
Mais moi, dans mon silence,
J’entends : « abandonné ».
Couplet 4
Quand on coûte trop cher,
Quand on pèse à sa fille,
Le choix qui nous aiguille
N’a plus rien de sincère.
Couplet 5
Nul ne me poussera,
Mais j’entends qu’on chuchote :
« L’égoïste radote,
Pourquoi ne part-il pas ? »
Couplet 6
Je ne veux pas partir
D’un regard qui se lasse,
D’un lit qui embarrasse,
D’un cœur las de tenir.
Couplet 7
Je demande des soins,
Une main fraternelle,
Une France charnelle
Qui n’oublie pas les siens.
Couplet 8
Voyez chez nos voisins
La porte qu’on entrouvre :
Chaque année elle s’ouvre
Sur un plus grand chagrin.
Couplet 9
Voyez le Canada,
On y meurt de misère,
La piqûre est moins chère
Qu’un toit qu’on n’offre pas.
Couplet 10
Une corde, on s’indigne,
On retient, on console ;
Une blanche fiole,
Et la mort devient digne ?
Couplet 11
Demandez aux soignants
Qui bordent nos silences,
S’ils veulent qu’on avance
Vers ce geste effrayant.
Couplet 12
Hippocrate a juré :
« De poison, point ne donne,
Même à qui me l’ordonne » —
L’a-t-on désavoué ?
Couplet 13
Quand viendra le matin
Où votre main levée
Dira ma destinée,
Pensez aux lendemains.
Couplet 14
Je n’ai pas de colère,
Je n’ai que ma faiblesse,
Mais si la loi me laisse,
Je vivrai mes hivers.
Couplet 15 (final)
Monsieur le Député,
Madame la Députée,
C’est vous que l’avenir
Viendra interroger.
Ruliblute
