Voici une tribune de Tomasz Rowiński, historien des idées, rédacteur en chef de la revue « Christianitas » et ambassadeur de la Marche nationale pour la vie, publiée après la Marche nationale pour la vie en Pologne, dans le quotidien libéral « Dziennik Gazeta Prawna ». Il présente, dans le contexte de la Marche pour la vie, l’importance de la civilisation chrétienne pour le modèle de vie en Pologne et son attrait pour les autres habitants de l’Europe :
La Pologne est perçue à l’étranger comme un pays attractif : sûr, économiquement en plein développement, accueillant et profondément attaché à ses liens communautaires. Il est légitime de se demander : d’où vient cette attractivité ? On entend souvent dire qu’elle découle de la transformation et de l’intégration au monde occidental libéral après 1989. Cependant, cette réponse est incomplète et, de par son caractère unilatéral, même trompeuse.
La Marche nationale pour la vie, organisée par la Fondation Saint-Benoît, a rassemblé des dizaines de milliers de participants le dimanche 19 avril 2026. Le président Karol Nawrocki s’est joint à eux. Parmi les orateurs figurait le professeur Tonio Borg, ancien commissaire européen et actuel président de la plus grande fédération pro-vie d’Europe, « One of Us », venu à Varsovie pour « ressentir qu’il y a de l’espoir pour l’Europe ». Cependant, réduire la portée de cette Marche à la seule question, certes importante mais restreinte, de la protection de la vie de l’enfant à naître serait une grave erreur d’interprétation, tant sur le plan analytique que politique.
La civilisation du droit naturel et ses alliés surprenants
Depuis des décennies, les forces dominantes de la civilisation occidentale s’efforcent de minimiser l’importance sociale des mouvements pro-vie et leur place dans le débat public. Pourtant, l’engagement constant d’un si grand nombre de personnes devrait contraindre la classe politique et les leaders d’opinion à reconnaître qu’il s’agit de bien plus qu’une simple mode passagère ou une idéologie éphémère.
Aujourd’hui, les mouvements pro-vie constituent en grande partie l’étendard et l’emblème social d’un phénomène communément appelé opinion chrétienne. Puisque cette opinion ne montre aucun signe de déclin, même dans les pays les plus sécularisés d’Europe, après un événement d’une telle ampleur que la Marche nationale pour la vie, il est nécessaire de revenir à l’hypothèse selon laquelle la protection des acquis fondamentaux de la civilisation, dont les chrétiens sont les héritiers, est dans l’intérêt supérieur de la société – tant des croyants que de ceux qui abordent la foi avec réserve.
Bien que Dieu soit devenu le grand silencieux dans notre culture – ou, plus exactement, le grand réduit au silence –, le christianisme exerce encore une influence. Un nombre étonnamment diversifié de personnes en témoigne. L’acteur américain Jonathan Roumie, dont l’expérience transformatrice avec le rôle de Jésus dans la série « The Chosen » (disponible notamment sur Prime Video, Netflix et TVP VOD), a mis en garde, lors de la Marche pour la Vie de 2024 à Washington, contre les forces qui veulent nous faire croire que « l’avortement ne fait pas de mal ». Michel Houellebecq, le célèbre écrivain français et nihiliste revendiqué, qualifie, de façon surprenante, l’euthanasie de déclin et de régression civilisationnels. Ayaan Hirsi Ali, femme politique et intellectuelle féministe néerlandaise qui lutte pour les droits des femmes, en particulier au sein des communautés musulmanes, a abandonné l’athéisme pour le christianisme et débat désormais publiquement de la question avec son ami Richard Dawkins. Des personnes aussi différentes peuvent aujourd’hui défendre les grandes réalisations, certes non techniques, de la culture chrétienne. Les exemples de la vitalité de cette « civilisation du droit naturel » sont plus fréquents qu’on ne le pense.
Chantal Delsol, une philosophe française bien connue que l’on ne peut pas dire qu’elle rejette la modernité, affirme même que « le libéralisme ne vit que grâce aux principes moraux qui le précèdent et qu’il n’a pas pu inventer lui-même (…) l’uniformité de la société libérale est basée sur la structure morale héritée de la période illibérale ».
La Marche nationale pour la vie comme diagnostic social
Dans ce contexte, la Marche nationale pour la vie, comme le déclarent ses organisateurs, doit être perçue comme une réponse à plusieurs phénomènes qui fragilisent la cohésion de la société polonaise et la situation de l’État. Une réponse similaire à celle que souligne Delsol. Les instigateurs de la Marche la conçoivent comme un acte de mémoire collective, rappelant que la souveraineté et l’avenir de la Pologne reposent sur la préservation de sa propre vision du monde et de son mode d’organisation de la vie collective, forgés au fil des siècles.
Il ne s’agit certainement pas d’une voix nostalgique ou isolationniste, mais d’un appel conscient à la continuité culturelle, condition essentielle à la pérennité de tout État et de toute communauté nationale. Et cette continuité en Pologne revêt un caractère chrétien. Aujourd’hui, le christianisme polonais peut sembler très local face à la multiplicité des cultures et à la prédominance de la démocratie libérale en Occident, mais en réalité, il permet aux Polonais de puiser la sagesse aux meilleures sources universelles. Il demeure le fondement de la sensibilité polonaise, même si nous n’en avons pas toujours conscience.
Les trois piliers du modèle polonais
Il existe trois principes fondamentaux qui sous-tendent le modèle de vie polonais unique, forgé au fil des siècles d’expérience historique. Le premier est le respect de la vie humaine , de sa conception à sa fin naturelle. Même si les Polonais débattent de l’étendue de la protection juridique de la vie de l’enfant à naître (et elle devrait être aussi étendue que possible), la société polonaise s’oppose toujours à l’avortement, considéré comme un simple droit, présenté comme une condition sine qua non de la modernité et du progrès civilisationnel. Parallèlement, lorsque le respect chrétien pour la vie des plus vulnérables s’estompe, la sollicitude envers les personnes âgées, les familles et celles qui ont besoin de la solidarité communautaire diminue inévitablement. Ces différentes formes de solidarité sociale, profondément ancrées dans la culture du catholicisme polonais, ne sont pas de simples sentiments : elles comptent parmi les véritables sources de la force et du développement de la Pologne.
Le second pilier est la famille et le foyer, considérés comme l’idéal de la vie humaine. La définition constitutionnelle du mariage – l’union d’un homme et d’une femme – n’est ni l’expression d’un entêtement idéologique du législateur, ni l’imposition d’un dogme abstrait à la société. Elle consacre par la loi ce que chacun reconnaît comme le fondement naturel de la communauté humaine. Lorsque la famille s’affaiblit, la capacité des générations suivantes à tisser des liens solides et à bâtir des sociétés solidaires disparaît également – et aucune politique de redistribution ne saurait la remplacer pleinement. C’est précisément le soin que les Polonais portent à leurs foyers et à leurs proches, ancré dans l’éthique familiale, qui a été l’un des moteurs les plus importants, bien que souvent sous-estimés, de notre réussite collective et de nos ambitions ces dernières décennies.
Le troisième pilier est la compréhension de l’importance de l’État. Non pas comme un instrument aux mains de groupes d’intérêts puissants, mais comme une institution engagée à protéger le bien commun : les faibles face aux forts, les pauvres face aux riches, la vie quotidienne face à des revendications idéologiques qui représentent souvent des intérêts politiques et économiques étrangers. Le rêve d’une république juste qui a accompagné la renaissance de la Pologne en 1918 et sa libération en 1989 puisait sa source dans une conception chrétienne et classique de la politique, profondément ancrée dans notre culture. Il convient également de rappeler l’année 2015. Le tournant politique qui s’est alors produit – malgré ses imperfections – était avant tout une protestation citoyenne contre un manque de solidarité, contre des gouvernements indifférents au fait que la redistribution des fruits du développement privait des pans entiers de la société. Ni le programme « 500+ » ni la politique d’un salaire minimum décent n’étaient des inventions de commentateurs et de politiciens libéraux ; ils sont nés du républicanisme chrétien et de l’égalitarisme polonais.
Ce tournant était aussi une expression d’opposition à l’impossibilisme étatique en matière de protection de la vie de l’enfant à naître, à la soumission des gouvernements aux pressions des idéologies familiales et religieuses, et à l’acceptation sans réserve de la politique d’immigration européenne. Il ne s’agissait pas alors de xénophobie – l’hospitalité polonaise envers les réfugiés de guerre ukrainiens en 2022 est incontestable – mais de préserver le droit de la communauté à décider qui, quand et en combien de personnes peuvent l’intégrer.
La culture religieuse en tant que ressource civilisationnelle
Les principes évoqués ne constituent pas un ensemble de croyances disparates. Ils puisent leur source dans le modèle de vie polonais, forgé au fil des siècles et dont l’efficacité a été prouvée. Il est révélateur que les observateurs étrangers perçoivent en Pologne des aspects que nous-mêmes avons souvent du mal à apprécier : la sécurité, de bonnes relations, une réelle progression de la prospérité et un attachement à la religion. Ce n’est pas un hasard ; c’est notre tradition, que nous avons su adapter aux nouvelles circonstances historiques et qui assure, comme l’écrit Delsol, l’« uniformité » de la Pologne moderne, même si elle est attachée aux valeurs libérales.
La Pologne, en pleine modernisation – un processus naturel et souhaitable –, continue de préserver, parfois à contrecœur, son identité culturelle et, par conséquent, son indépendance et sa souveraineté. Or, les nations et les communautés politiques souveraines sont celles qui puisent dans leurs traditions les leçons essentielles à l’organisation de la vie collective. Non seulement dans la tradition, mais surtout dans des sources qui ne se limitent pas à la rationalisation de groupes d’intérêts particuliers et étroits, d’idéologies ou d’influences extérieures. Le christianisme, que nous avons si profondément médité au fil des siècles qu’il est devenu une seconde nature pour nous, est précisément une telle source.
La Pologne comme point de référence
Le fait que le réalisateur de « One of Us » soit venu à Varsovie pour y puiser de l’espoir n’est pas une simple courtoisie, mais la preuve que nous avons le potentiel non seulement de préserver la qualité de vie en Pologne, mais aussi d’influencer les sociétés occidentales en pleine mutation. Ces dernières années, des dizaines de milliers de jeunes Européens se sont tournés vers le christianisme, et les chrétiens constituent depuis longtemps une force d’influence polonaise, constamment sous-exploitée. Un tel regain de ferveur religieuse, comme celui que l’on observe aujourd’hui en France, est sans précédent.
Le docteur Ségolène du Closel, de la Fondation Jérôme Lejeune, centre intellectuel du mouvement pro-vie européen, est également intervenue à Varsovie. Selon elle, la Pologne n’est pas une périphérie, mais un centre névralgique des débats sur l’avenir du continent. Un lieu où un certain modèle de formation sociale a su perdurer jusqu’à ce que les espoirs placés dans le libéralisme, impuissant face aux défis contemporains, s’évanouissent. Alors que l’Occident vacille et que l’Est sombre dans le chaos, la Pologne a l’opportunité de guider l’Europe, non seulement sur le plan économique, mais aussi politique, moral et spirituel. Ces enjeux sont indissociables.
C’est pourquoi la Marche nationale pour la vie associe des enjeux souvent négligés, mais pourtant étroitement liés : la protection des plus vulnérables et le rappel de la continuité culturelle et historique de la Pologne. Cette année, la marche s’est déroulée sous le slogan « Foi et Fidélité 966-2026 », en référence au 1060e anniversaire du baptême de la Pologne, célébré le 14 avril et que le gouvernement actuel considère comme indigne d’une commémoration nationale. Le baptême de Mieszko n’était pas un simple acte religieux. C’était un événement civilisationnel qui a façonné l’identité de la Pologne et sans lequel, comme le dit l’adage, la Pologne n’existerait pas. Face à l’avenir et à des problèmes tels que le déclin démographique, nos difficultés ne semblent plus si différentes.
Les succès actuels de la Pologne seraient impossibles sans la continuité de son héritage. Nos valeurs chrétiennes et pro-chrétiennes (sans pour autant être confessionnelles) sont une condition essentielle de notre souveraineté. Un État, la sécurité, une culture forte et propre, le bien-être de ses citoyens : ces réalités ne sont pas aussi évidentes en Pologne qu’il n’y paraît. Nous les devons précisément à notre « structure morale » héritée. L’essentiel, cependant, est de ne pas se contenter de regarder le passé, mais de tendre sans cesse vers ce qui perdure.
