Vilhelm Hammershøi Intérieur avec femme lisant, 1900, Stockholm, Nationalmuseum.
À l’heure où les écrans bruissent de promesses sans lendemain et où la société de consommation organise méthodiquement la dispersion de l’attention, notre jeunesse navigue à vue dans un archipel de paradoxes. Jamais elle n’aura été aussi connectée ; jamais, pourtant, la solitude n’aura semblé aussi difficile à habiter. Jamais elle n’aura reçu autant de conseils pour « aller mieux » ; jamais peut-être elle n’aura eu autant de mal à répondre à une question plus simple et plus vertigineuse : pour quoi vivre ?
Derrière le vernis clinquant du divertissement permanent, un malaise sourd s’est installé. L’angoisse, la fatigue psychique, la perte de repères et le sentiment de vide sont devenus des réalités familières.
La psychologie peut beaucoup. Elle peut aider à comprendre une souffrance, à dénouer certains mécanismes, à mettre des mots sur une blessure, à retrouver une liberté intérieure entravée. La médecine peut également soigner lorsque la maladie l’exige. Mais une question demeure : que faire de cette liberté retrouvée ? Comprendre l’homme ne suffit pas à lui apprendre à vivre. Soigner une blessure ne suffit pas à donner une direction à une existence.
Et si cette direction se trouvait dans une sagesse que nous avons trop vite reléguée au musée des antiquités morales ? Et si les vertus, de Platon à Aristote et de saint Augustin à saint Thomas d’Aquin, n’étaient pas des vestiges d’un monde disparu, mais une véritable boussole pour l’homme contemporain ?
Le bruit qui disperse
Pour comprendre une partie du malaise contemporain, il faut regarder le milieu dans lequel grandissent nos jeunes. Le monde moderne supporte difficilement le vide et, par conséquent, le silence. Notifications, vidéos, publicités, musique, messages, informations : le flux ne s’interrompt presque jamais. À peine une sollicitation s’achève-t-elle qu’une autre prend sa place.
Le problème n’est pas l’écran en lui-même. Il est dans la difficulté croissante à demeurer sans écran, à supporter quelques minutes de silence, à ne pas remplir immédiatement le moindre espace vacant.
Or le silence n’est pas un vide. Il est le lieu où l’esprit se rassemble. Comme cette femme que peint Hammershøi de dos, dans une pièce vidée de tout bruit, immobile devant une fenêtre qui ne donne sur rien qu’une lumière grise — ainsi le silence n’est pas absence, mais recueillement.
La tempérance, souvent caricaturée comme un catalogue d’interdits, est d’abord cette capacité à ne pas être livré sans défense à toutes les sollicitations. Elle apprend à garder les portes de l’âme — le regard, l’ouïe, le désir, l’imagination — afin que le monde extérieur ne devienne pas le maître de notre vie intérieure.
Celui qui ne sait plus s’arrêter finit par ne plus savoir demeurer. Et celui qui ne sait plus demeurer risque de ne jamais se rencontrer lui-même.
La tempérance n’est donc pas une privation triste. Elle est une libération de l’attention. Elle nous rend capables de choisir ce à quoi nous voulons donner notre présence.
Quand comprendre ne suffit plus
C’est ici qu’apparaît la question des rapports entre psychologie et morale. Il serait injuste de faire de la psychologie un adversaire. Elle a permis de mieux comprendre les mécanismes de la souffrance psychique, les traumatismes, les comportements, les émotions et les relations humaines. Elle a rendu de précieux services à des millions de personnes.
Mais une science de l’homme ne devient pas pour autant une sagesse de l’homme. Ce risque n’est pas celui de la psychologie clinique elle-même, attentive par nécessité à la liberté du patient, mais celui d’une vulgate diffuse — dans les discours de développement personnel, sur les réseaux, dans certains usages thérapeutiques mal digérés — qui transforme l’explication en excuse.
On peut expliquer une peur sans répondre à la question de savoir ce que nous devons faire malgré cette peur. On peut comprendre l’origine d’une colère sans décider si nous devons lui obéir. On peut identifier une blessure sans déterminer ce que nous ferons de cette blessure. On peut même mieux comprendre son passé et demeurer incapable de choisir son avenir. Comprendre n’est pas encore orienter.
C’est ici que le réductionnisme psychologique montre ses limites : lorsqu’il réduit l’homme à ses mécanismes, à ses conditionnements, à ses symptômes ou à ses ressentis, il risque d’oublier qu’il est aussi une liberté capable de se déterminer, de résister, de choisir et de grandir. L’homme n’est pas seulement ce qui lui arrive. Il est aussi ce qu’il décide d’en faire.
De la culpabilité à la responsabilité
L’histoire de la psychologie est en partie celle d’une libération. Il fallait délivrer l’homme de culpabilités morbides, de hontes héritées, de contraintes intérieures qui pouvaient étouffer sa liberté. Il fallait apprendre à regarder les blessures sans condamner celui qui les porte.
Mais une libération devient ambiguë lorsqu’elle finit par supprimer toute responsabilité. Si chacune de nos réactions est expliquée exclusivement par notre enfance, notre milieu, nos traumatismes ou notre biologie, que reste-t-il de notre capacité à nous reprendre ?
Bien sûr, nous ne choisissons pas tout ce qui nous arrive. Nous ne choisissons ni notre histoire, ni certaines de nos blessures, ni toutes nos fragilités. Mais nous pouvons parfois choisir ce que nous en faisons. C’est précisément là que se tient la dignité humaine.
La responsabilité ne consiste pas à nier nos déterminismes. Elle consiste à refuser qu’ils aient le dernier mot. Nous sommes conditionnés, certes. Mais nous ne sommes pas seulement nos conditionnements. La liberté commence peut-être précisément dans cet espace fragile entre ce qui m’arrive et ce que j’en fais.
Les quatre points cardinaux
C’est ici que les anciennes vertus retrouvent une étonnante actualité. Les quatre vertus cardinales — prudence, justice, force et tempérance — peuvent sembler appartenir à un vocabulaire ancien. Elles décrivent pourtant quatre dimensions essentielles d’une existence humaine équilibrée.
La prudence : apprendre à discerner
La prudence n’est pas la peur du risque ni l’art de ne jamais se décider. Elle est la capacité à regarder le réel avant d’agir. Dans un monde de réactions immédiates, de commentaires instantanés et de décisions prises sous l’effet de l’émotion, la prudence réhabilite le temps du discernement.
Elle pose une question devenue presque subversive : « Avant de réagir, que dois-je réellement faire ? » Elle nous apprend que toute émotion mérite d’être entendue, mais que toute émotion ne mérite pas d’être suivie.
La justice : découvrir que l’autre existe
La justice ne concerne pas seulement les tribunaux ou les grandes questions sociales. Elle commence dans la relation la plus ordinaire. Elle consiste à reconnaître à l’autre ce qui lui est dû : respect, vérité, fidélité, attention.
Dans une culture qui répète à longueur de journée « sois toi-même », la justice rappelle une vérité moins confortable : je ne suis pas seul au monde. Mon épanouissement ne peut pas être construit sur l’effacement des autres. La maturité commence lorsque le « moi » découvre le « tu ».
La force : apprendre à traverser
La force d’âme n’est pas la dureté. Elle n’exige pas de ne jamais pleurer, de ne jamais avoir peur ou de ne jamais demander de l’aide. Elle consiste à demeurer debout lorsque la vie ne correspond plus à ce que nous avions imaginé.
Échec, frustration, attente, maladie, deuil, déception : aucune existence n’en est préservée. Une société qui promet de supprimer toute souffrance prépare paradoxalement ses enfants à être démunis lorsqu’elle survient.
La force enseigne autre chose : tout ce qui fait mal ne doit pas nécessairement être supprimé ; certaines épreuves doivent être traversées.
La tempérance : redevenir maître de ses désirs
La tempérance est peut-être la vertu la plus urgente dans une civilisation de la stimulation. Elle ne consiste pas à mépriser le plaisir. Elle consiste à ne pas en devenir l’esclave.
Elle apprend à différer, à renoncer, à attendre, à choisir. Elle rend possible une expérience devenue rare : désirer quelque chose sans devoir immédiatement l’obtenir.
C’est pourquoi elle est intimement liée à la liberté. Celui qui doit satisfaire immédiatement chacun de ses désirs n’est pas libre. Il est dépendant.
Sortir de soi
Il existe enfin un paradoxe que notre époque oublie souvent : l’homme ne se trouve pas en se contemplant indéfiniment lui-même. Le jeune à qui l’on répète « sois toi-même », « réalise-toi », « écoute-toi » peut finir par être enfermé dans une surveillance permanente de son propre état intérieur.
Suis-je heureux ? Suis-je épanoui ? Suis-je reconnu ? Est-ce que je me sens bien ? Est-ce que cette relation me correspond ? Est-ce que cette activité me fait vibrer ?
À force de se regarder vivre, on peut finir par ne plus vivre.
Rilke, dans ses Lettres à un jeune poète, invitait son correspondant à aimer ses solitudes plutôt qu’à les fuir : il faut parfois habiter son intériorité plutôt que chercher immédiatement à la remplir.
La solitude apprivoisée ne sépare pas nécessairement des autres. Elle peut au contraire nous rendre disponibles à leur présence.
La vertu accomplit alors un mouvement exactement inverse de celui du narcissisme : elle nous fait sortir de nous-mêmes. La justice nous tourne vers autrui. La force nous apprend à ne pas nous effondrer sur nous-mêmes. La tempérance nous délivre de la tyrannie du désir immédiat. La prudence nous oblige à regarder le réel.
Peu à peu, le « moi » cesse d’être le centre du monde. Et c’est peut-être ainsi qu’il devient réellement une personne.
De la guérison à l’espérance
Il faut donc réconcilier ce que nous avons trop souvent séparé. La psychologie a sa place. La médecine a sa place. La philosophie morale a sa place. Et, pour celui qui croit, la vie spirituelle a la sienne.
Il ne s’agit pas de demander à la psychologie de répondre à toutes les questions, pas davantage de demander à la morale de remplacer les soins lorsque la souffrance relève d’une véritable pathologie. Il s’agit de reconnaître les niveaux.
La psychologie peut aider à comprendre. La médecine peut aider à soigner. La vertu apprend à orienter la liberté. Et la foi peut ouvrir cette liberté à une espérance qui la dépasse.
La guérison intérieure n’est donc pas nécessairement l’aboutissement. Elle peut être le commencement. Une fois le terrain assaini, le travail proprement humain commence. Il faut alors apprendre à choisir, à aimer, à renoncer, à persévérer, à servir, à pardonner. Il faut devenir quelqu’un.
Retrouver la boussole
Nous avons beaucoup appris à nos jeunes à se protéger de la souffrance. Nous leur avons appris à parler de leurs émotions, à identifier leurs fragilités, à prendre soin d’eux-mêmes. C’est nécessaire.
Mais peut-être avons-nous oublié de leur transmettre une question plus ancienne : « Quel homme veux-tu devenir ? »
Cette question change tout. Elle ne demande plus seulement : « Comment te sens-tu ? » Elle demande : « Vers quoi veux-tu aller ? » Elle ne nie pas les blessures. Elle leur refuse simplement le droit de définir toute une existence.
Redécouvrir les vertus, ce n’est donc pas restaurer une morale poussiéreuse ni imposer à la jeunesse un catalogue d’interdits. C’est lui rendre une boussole. La prudence pour discerner. La justice pour rencontrer l’autre. La force pour traverser l’épreuve. La tempérance pour demeurer libre. Et, au-dessus de ces quatre directions, l’espérance qui empêche de confondre la route avec l’horizon.
Car l’homme n’a pas seulement besoin d’être réparé. Il a besoin d’être orienté. Il n’a pas seulement besoin d’aller mieux. Il a besoin de savoir vers quel bien il veut aller.
Peut-être est-ce là ce que nous avons perdu : non pas la connaissance de l’homme, mais le sens de sa destination. Et si les vertus n’étaient pas les reliques d’un monde ancien, mais précisément la boussole dont notre monde saturé de moyens a oublié de demander la direction ?
Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.
