Il y a des témoignages que notre époque ne sait plus entendre. Non parce qu’ils seraient violents, confus ou haineux, mais parce qu’ils démentent l’un de ses dogmes les plus profonds : l’idée que le désir sexuel constituerait le noyau ultime de l’identité humaine.
Elizabeth Woning fait partie de ces voix devenues presque impossibles à classer dans les catégories ordinaires du débat public. Ancienne femme lesbienne engagée dans une théologie favorable aux revendications LGBT, passée par un séminaire presbytérien aux États-Unis, elle raconte aujourd’hui comment sa rencontre avec le Christ a bouleversé sa vie, sa théologie, son rapport à son corps, à sa féminité et à Dieu.
Elle vient d’être reçue dans The Becket Cook Show, émission chrétienne américaine animée par Becket Cook, lui-même ancien homme homosexuel venu au Christ après une conversion marquante. Ancien décorateur dans le milieu hollywoodien, Becket Cook anime aujourd’hui une émission suivie dans les milieux évangéliques conservateurs, où il reçoit des témoins, pasteurs, théologiens et convertis autour des grandes questions de foi, de culture, de sexualité et d’identité. Son émission n’est pas catholique, et il faut le préciser, et elle aborde avec courage des sujets que beaucoup de milieux ecclésiaux occidentaux préfèrent contourner.
L’épisode consacré à Elizabeth Woning, intitulé Feminist Lesbian Comes to Christ, présente un parcours particulièrement révélateur. Elizabeth Woning ne vient pas d’un milieu ignorant de la théologie ou étranger au langage chrétien. Au contraire : elle a étudié la Bible, fréquenté un séminaire, défendu une lecture “inclusive” de la foi chrétienne, milité pour le mariage homosexuel et l’ordination de personnes LGBT. Elle connaissait donc de l’intérieur cette tentative très contemporaine de faire cohabiter le christianisme avec l’anthropologie sexuelle moderne.
Or c’est précisément ce point qui rend son témoignage intéressant. Elle ne dit pas seulement : “J’ai changé de mode de vie.” Elle dit plus profondément : “J’ai découvert que je ne savais pas qui était vraiment le Christ.” La conversion n’a pas seulement déplacé son comportement ; elle a déplacé le centre de gravité de son existence. Là où l’époque dit à l’homme : “Tu es ce que tu désires”, le christianisme répond : “Tu es appelé par Dieu, créé à son image, blessé par le péché, mais rachetable par la grâce.”
C’est ici que le témoignage d’Elizabeth Woning prend une force particulière. Notre monde a sacralisé l’identité sexuelle au point de la rendre presque intouchable. On peut remettre en question sa patrie, sa religion, son héritage familial, son corps même, mais il deviendrait interdit de remettre en question une orientation sexuelle ou une identité LGBT. Le moi contemporain se veut liquide dans tous les domaines, sauf dans celui du désir, devenu étrangement dogmatique.
Elizabeth Woning vient troubler cette liturgie moderne. Elle ne prétend pas que tous les parcours se ressemblent, ni que la vie chrétienne serait une formule magique supprimant instantanément toutes les blessures. Mais elle affirme, par son existence même, qu’une personne ne doit pas être enfermée dans l’identité que le monde lui assigne. Elle rappelle qu’une attirance, une histoire personnelle, une blessure, une appartenance militante ou un vocabulaire culturel ne suffisent pas à définir une âme.
Avec Ken Williams, elle a cofondé le CHANGED Movement, qui rassemble des hommes et des femmes affirmant avoir quitté l’identité LGBT à la suite de leur cheminement chrétien. Le simple fait qu’un tel mouvement existe est déjà insupportable à une partie du monde contemporain. Car si ces personnes existent, si elles parlent, si elles racontent une joie réelle, alors le discours dominant se fissure. Il ne peut plus prétendre que toute remise en cause de l’identité LGBT serait nécessairement violence, mensonge ou oppression.
Bien sûr, le sujet est délicat. Les blessures liées à la sexualité, à l’enfance, au rejet, à l’incompréhension familiale ou ecclésiale ne doivent jamais être traitées brutalement. Le christianisme n’a pas à humilier les personnes en souffrance. Il n’a pas à transformer la vérité en arme mondaine. Mais il n’a pas non plus le droit de trahir l’Évangile en répétant servilement les slogans de l’époque.
Le témoignage d’Elizabeth Woning oblige donc les chrétiens à retrouver une parole à la fois ferme et miséricordieuse. Ferme, parce que le Christ ne confirme pas toutes nos identités blessées ; il vient les sauver, les purifier, les ordonner. Miséricordieuse, parce que cette purification n’est jamais un mépris de la personne, mais l’œuvre patiente de la grâce dans une histoire humaine souvent compliquée.
Il faut également recevoir ce témoignage avec discernement catholique. Elizabeth Woning évolue dans un univers évangélique-charismatique américain, notamment autour de Bethel Church, qui n’est pas notre monde ecclésial. Les catholiques n’ont pas à importer sans examen toutes les catégories, les méthodes pastorales ou les sensibilités théologiques de ces milieux. Mais ils auraient tort de ne rien entendre. Car sur le fond anthropologique, quelque chose d’essentiel est rappelé : l’homme ne se reçoit pas de son désir, il se reçoit de Dieu.
La grande erreur contemporaine consiste à confondre compassion et validation. Aimer quelqu’un ne signifie pas lui dire que tout ce qu’il ressent est bon, juste, définitif ou constitutif de son être. Aimer chrétiennement, c’est vouloir pour l’autre la vérité qui libère. Or la vérité chrétienne ne réduit jamais la personne à sa sexualité. Elle ne réduit pas non plus la sexualité à un matériau disponible pour toutes les constructions identitaires. Elle voit dans le corps, dans la différence sexuelle, dans la vocation à l’amour, une grammaire profonde de la création.
Voilà pourquoi des témoignages comme celui d’Elizabeth Woning sont si précieux. Ils ne règlent pas tous les débats. Ils ne dispensent pas de la prudence pastorale. Ils ne permettent pas de parler à la place de toutes les personnes ayant des attractions homosexuelles ou une histoire LGBT. Mais ils rouvrent un espace interdit : celui de la conversion.
Et c’est peut-être cela qui dérange le plus. Dans le christianisme, rien n’est plus profond que la conversion. Ni le passé, ni le péché, ni la blessure, ni le regard des autres, ni même l’image que nous nous sommes construite de nous-mêmes. L’homme moderne veut parfois être reconnu exactement tel qu’il se définit ; le Christ, lui, appelle chaque personne par son nom, non pour la laisser immobile, mais pour la conduire vers la vérité de son être.
Elizabeth Woning rappelle donc une chose simple et immense : le Christ ne vient pas bénir nos prisons intérieures. Il vient ouvrir les portes. Et cela vaut pour tous.
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