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La peine de mort : un cas de contradiction flagrante entre le Pape François et ses prédécesseurs

La peine de mort : un cas de contradiction flagrante entre le Pape François et ses prédécesseurs

Suite à la publication de l’ouvrage Ce qu’enseigne vraiment l’Eglise sur la peine de mort, nous avons interrogé Matthieu Lavagna :

Pouvez-vous résumer quel a été l’enseignement bimillénaire de l’Eglise sur la peine de mort ?

On entend souvent dire que les chrétiens « ne peuvent pas être favorables » à la peine de mort pour des raisons de principes. Qu’il serait incohérent de se dire « pour la vie » dans le cas de l’avortement et à l’euthanasie mais « pour la mort » dans d’autres cas.

Or cette accusation n’a pas lieu d’être. Si le chrétien s’oppose à l’avortement par exemple, c’est parce que cette pratique consiste à tuer délibérément des êtres humains innocents. Au contraire dans le cas de la peine de mort, l’autorité civile met à mort un criminel gravement coupable des crimes les plus atroces. Ainsi, la position chrétienne traditionnelle n’est pas d’être « pour la vie » absolument parlant mais d’être pour la défense de la vie humaine innocente.

Certains objectent parfois que la Bible s’opposerait à toute forme d’homicide et qu’en conséquence, la peine de mort serait contraire au commandement : « tu ne tueras point ». Toutefois, la Loi de l’Ancien Testament est plus précise. Lorsque Dieu dit : « Tu ne commettras pas de meurtre » (Ex 20, 13), il ajoute aussitôt: « Qui frappe un homme à mort sera mis à mort » et « qui frappe son père ou sa mère sera mis à mort » (Ex 21, 12). En réalité, l’interdiction de tuer dans la Bible a toujours été comprise comme l’interdiction de tuer l’innocent. La preuve est que la Bible elle-même commande la peine de mort pour les meurtriers: “Celui qui verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé. Car Dieu a fait l’homme à son image.” (Gn 9,6). Sans même mentionner les nombreux passages de la loi Moïsiaque (aujourd’hui périmés) qui commandent la peine capitale, le Nouveau Testament confirme lui aussi cette légitimité morale.

Saint Jean affirme explicitement : « Si quelqu’un tue par l’épée, il faut qu’il soit tué par l’épée » (Ap 13,10). Saint Paul s’exclame quant à lui « Si j’ai commis quelque injustice, ou quelque crime digne de mort, je ne refuse pas de mourir » (Actes 25,11) et enseigne dans son épître aux Romains que « ce n’est pas en vain que [le magistrat] porte l’épée, étant serviteur de Dieu pour exercer la vengeance et punir celui qui fait le mal » (Rm 13,4).

Certains objectent que l’Evangile s’opposerait au principe même de la peine de mort puisque Jésus a sauvé la femme adultère de la lapidation. Mais ce passage n’est pas contradictoire avec l’enseignement de saint Paul car il ne prouve pas que la peine de mort n’est jamais légitime. A la limite on peut soutenir que Jésus s’oppose à l’application d’une méthode aussi barbare que la lapidation comme mode de mise à mort ou bien qu’il s’oppose à la peine de mort pour un péché comme l’adultère. Mais s’opposer à ce que l’on tue à coup de pierres une femme repentante pour un crime comme l’adultère, n’implique pas que l’on s’oppose à toute forme de peine capitale pour des crimes bien plus atroces.

D’ailleurs Jésus semble même donner une indication qu’il ne remet pas en cause la peine de mort lorsqu’il cite avec approbation le commandement: « Celui qui maudit son père ou sa mère, qu’il soit puni de mort » (Mt 15:4) ou encore lorsqu’il affirme que ceux qui s’attaquent aux petits enfants méritent la mort : « si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspendît à son cou une meule de moulin, et qu’on le jetât au fond de la mer » (Mt 18,6). Enfin, nous avons l’exemple du bon larron sur la croix qui reconnait la justesse de sa mise à mort: « pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, [Jésus] n’a rien fait de mal » (Luc 23,41). Et Jésus ne le corrige pas sur le fait qu’il mérite bien son châtiment. Au contraire, il accueille avec bonté le repentir du bon larron, lui annonçant qu’il sera sauvé le jour même parce qu’il accepte sa peine comme une expiation de ses péchés dont il s’est repenti.

Ainsi, nous sommes en droit de conclure que la Bible, à la fois dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament, accepte le principe moral de la peine de mort implicitement dans certains passages (Luc 23,41; Actes 25,11 ; Mt 18,6 ; Jn 19,11) et explicitement dans d’autres (Gn 9,6 ; Rm 13,4 , Ap 13,10, Mt 15,4 Mc7,10).

Il se trouve qu’il existe aussi un consensus des Pères, des Docteurs et des théologiens de l’Eglise soutenant que l’Etat a en principe le droit d’exercer la peine capitale. Ce consensus ne porte pas sur le fait que la peine de mort doit être appliquée à chaque crime mais seulement sur le fait que l’État dispose du droit de mettre à mort les grands criminels dans certaines circonstances. Tous les Pères et Docteurs qui se sont prononcés sur la peine capitale reconnaissent sa légitimité de principe. Parmi les docteurs de l’Eglise les plus emblématiques, il nous faut évidemment citer Saint Thomas d’Aquin: « Le meurtre de l’homme est interdit dans le Décalogue dans la mesure où il s’agit un meurtre indu. […] Mais tuer les malfaiteurs ou les ennemis de la république, cela n’est pas indu. Par conséquent, cela ne contredit pas le précepte du Décalogue».

Pour saint Thomas, infliger la peine de mort est en réalité un acte de charité: « ce châtiment, le juge ne le porte point par haine, mais par l’amour de charité, qui fait passer le bien commun avant la vie d’une personne. Et pourtant, la mort infligée par le juge sert au pécheur, s’il se convertit, à l’expiation de sa faute, et s’il ne se convertit pas, elle met un terme à sa faute, en lui ôtant la possibilité de pécher davantage. »

Ainsi, d’après Thomas, la peine de mort est en un sens bénéfique et salutaire pour les grands criminels s’ils se repentent et l’acceptent comme une punition expiatoire de leur péchés. Elle favorise l’urgence de la conversion. Au contraire, quelqu’un qui serait condamné à la prison à vie ne ressentirait pas cette « urgence » de conversion.

Ajoutons enfin qu’il existe un consensus de l’enseignement des Papes en faveur de la licéité morale de la peine de mort dans certaines circonstances jusqu’à Benoît XVI.

Le Pape saint Pie V, affirme par exemple dans le Catéchisme du concile de Trente : « Il est une autre espèce d’homicide qui est également permise, ce sont les homicides ordonnés par les magistrats qui ont droit de vie et de mort pour sévir contre les criminels que les tribunaux condamnent, et pour protéger les innocents. Quand donc ils remplissent leurs fonctions avec équité, non seulement ils ne sont point coupables de meurtre, mais au contraire ils observent très fidèlement la Loi de Dieu qui le défend. Le but de cette loi est en effet de veiller à la conservation de la vie des hommes, par conséquent les châtiments infligés par les magistrats, qui sont les vengeurs légitimes du crime, ne tendent qu’à mettre notre vie en sûreté, en réprimant l’audace et l’injustice par les supplices. »

Saint Pie X se situe parfaitement dans cette lignée lui aussi dans son catéchisme : « Il est permis de tuer son prochain quand on combat dans une guerre juste ; quand, par ordre de l’autorité suprême, on exécute une condamnation à mort, châtiment de quelque crime, et en quand on est en cas de nécessaire et légitime défense contre un injuste agresseur ».

En 1952, le Pape Pie XII confirmait également: « Quand il s’agit de l’exécution d’un condamné à mort, […] il est réservé alors au pouvoir public de priver le condamné du bien de la vie, en expiation de sa faute, après que, par son crime, il s’est déjà dépossédé de son droit à la vie. »

Même saint Jean Paul II qui était personnellement favorable à une abolition pratique de la peine capitale reconnaissait néanmoins dans le Catéchisme de l’Eglise catholique que « L’enseignement traditionnel de l’Eglise n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort » (n°2267).

Le cardinal Ratzinger concluait en 2004 que les catholiques pouvaient avoir des avis différents sur l’application prudentielle de la peine de mort: « il peut être permis de prendre les armes pour repousser un agresseur ou d’avoir recours à la peine capitale. Les catholiques peuvent légitimement avoir des opinions différentes sur la guerre ou la peine de mort, mais en aucun cas sur l’avortement et l’euthanasie. » (Consignes pour recevoir les sainte communion, 2004).

Il est donc erroné de dire que les catholiques ne peuvent pas être favorables à la peine de mort. L’Ecriture Sainte, le consensus des Pères, le consensus des Docteurs, et des Papes jusqu’à Benoit XVI enseignent que la peine de mort n’est pas intrinsèquement immorale et qu’elle peut être permise dans certaines circonstances. Ce sujet est donc une question prudentielle qui peut-être débattue chez les catholiques.

Le Pape François a-t-il contredit ses prédécesseurs sur le sujet ?

Il est difficile de réconcilier les propos du Pape François sur ce sujet avec l’Ecriture Sainte, la Tradition et ce qu’ont enseigné l’ensemble de ses prédécesseurs dans leur magistère.

Dans son Message-vidéo au VIe Congrès mondial contre la peine de mort, le 21 juin 2016 le Pape s’exclamait : «Le commandement « tu ne tueras point » a une valeur absolue et inclut aussi bien l’innocent que le coupable. »

Notons la contradiction flagrante avec les propos de Jean-Paul II qui restreignaient la valeur absolue du 5è commandement aux innocents « Si l’on doit accorder une attention aussi grande au respect de toute vie, même de celle du coupable et de l’injuste agresseur, le commandement « tu ne tueras pas » a une valeur absolue quand il se réfère à la personne innocente. » (Evangelium Vitae 57)

Cette première contradiction est passée presque inaperçue dans la presse mais les autres déclarations successives de François sur la peine de mort ont clarifié son opposition à ses prédécesseurs.

Dans son Discours aux Participants à la Rencontre organisée par le Conseil Pontifical pour la Promotion de la Nouvelle Évangélisation, 11 octobre 2017 ) François a enseigné que la peine de mort semble être intrinsèquement immorale en elle-même puisqu’elle est une « mesure inhumaine qui blesse la dignité personnelle, quel que soit son mode opératoire» qui « attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne » et qui est « par elle-même contraire à l’Evangile ».

Il fit aussi modifier en 2018 le n° 2267 du Catéchisme de l’Eglise catholique en incluant les mots suivants :

« Pendant longtemps, le recours à la peine de mort de la part de l’autorité légitime, après un procès régulier, fut considéré comme une réponse adaptée à la gravité de certains délits, et un moyen acceptable, bien qu’extrême, pour la sauvegarde du bien commun. Aujourd’hui on est de plus en plus conscient que la personne ne perd pas sa dignité, même après avoir commis des crimes très graves. […]l’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que « la peine de mort est inadmissible car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne » et elle s’engage de façon déterminée, en vue de son abolition partout dans le monde. » (CEC 2267)

Quelques mois plus tard, dans un Discours à une délégation de la Commission internationale contre la peine de mort, 17 décembre 2018 François remarque : « La réforme du texte du Catéchisme au point consacré à la peine de mort n’implique aucune contradiction avec l’enseignement du passé, car l’Eglise a toujours défendu la dignité de la vie humaine. Toutefois, le développement harmonieux de la doctrine impose la nécessité de refléter dans le Catéchisme le fait que, même si demeure la gravité du délit commis, l’Eglise enseigne, à la lumière de l’Evangile, que la peine de mort est toujours inadmissible car elle porte atteinte à l’inviolabilité et à la dignité de la personne.»

Au fil des années suivantes, François n’a cessé de répéter dans ses discours que la peine de mort était en soi un péché : « Venons-en au concret. Aujourd’hui, posséder des bombes atomiques est un péché  ; la peine de mort est un péché, elle ne peut être pratiquée» « La peine capitale suppose une grave violation du droit à la vie que toute personne possède.»

Dans son livre Un temps pour changer publié le 2 décembre 2020, le Pape François comparaît même la peine de mort à l’euthanasie et à l’avortement, ce qui ne laisse aucun doute sur le fait qu’il pense qu’elle est intrinsèquement immorale : « Si tu penses que l’avortement, l’euthanasie et la peine de mort sont acceptables, ton cœur aura du mal à se soucier de la contamination des rivières et de la destruction de la forêt tropicale. »

Dans son encyclique Fratelli Tutti, le Pape François va même plus loin et enseigne que tous les hommes de bonne volonté sont non seulement appelés à abolir la peine de mort mais aussi appelés à abolir la prison à perpétuité ! Autrement dit, d’après François, on ne peut pas être chrétien et favorable à la prison à vie : « Tous les chrétiens et les hommes de bonne volonté sont donc appelés […] à lutter non seulement pour l’abolition de la peine de mort, légale ou illégale, et sous toutes ses formes, mais aussi afin d’améliorer les conditions carcérales, dans le respect de la dignité humaine des personnes privées de la liberté. Et cela, je le relie à la prison à perpétuité. […] La prison à perpétuité est une peine de mort cachée » (Fratelli tutti 268)

Enfin, environ un an avant sa mort, le Pape François a approuvé la déclaration Dignitas Infinita, publiée par le Dicastère pour la Doctrine de la Foi (DDF), qui enseigne elle aussi que la peine capitale est en elle-même intrinsèquement immorale au même titre que l’avortement, l’euthanasie et autres pratiques contraires à la dignité humaine :

« Il faut reconnaître que s’oppose à la dignité humaine « tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d’homicide, le génocide, l’avortement, l’euthanasie et même le suicide délibéré ». Porte également atteinte à notre dignité « tout ce qui constitue une violation de l’intégrité de la personne humaine, comme les mutilations, la torture physique ou morale, les contraintes psychologiques ». […] Le sujet de la peine de mort doit également être mentionné ici : la peine de mort, elle aussi, viole la dignité de tout être humain, inaliénable en toutes circonstances. » (Dignitas infinita 34)

Ainsi le Pape François enseigne bien que la peine de mort est immorale en toutes circonstances. En effet, étant donné que la peine de mort, selon lui « viole la dignité de tout être humain, inaliénable en toutes circonstances » (n°34) et que « indépendamment de tout changement culturel » cette dignité humaine est « inviolable en toute époque de l’histoire et [que] personne ne peut se sentir autorisé par les circonstances à nier cette conviction » (n°6) il s’ensuit logiquement que la peine de mort est immorale en toutes circonstances à toute époque de l’histoire, c’est-à-dire qu’elle est intrinsèquement mauvaise. Contradiction formelle avec l’enseignement traditionnel de l’Eglise catholique et avec tous ses prédécesseurs.

Reste alors une question : si l’Eglise a pu faillir à ce point pendant 2000 ans avec tous ses Pères, ses Docteurs, ses théologiens et ses Papes, qu’est-ce qui permet de garantir que le Pape François nous enseigne la vérité aujourd’hui ?

Dans la Lettre aux évêques de la Congrégation pour la doctrine de la foi à propos de la nouvelle formulation à propos du catéchisme, document approuvé par François, le cardinal Ladaria écrit : « La nouvelle formulation du n.2267 du Catéchisme de l’Église Catholique, approuvée par le Pape François, se situe dans la continuité du Magistère précédent et atteste un développement cohérent de la doctrine catholique » Cette phrase renvoie à une note déclarant que « la Commission Biblique Pontificale a parlé d’un «affinement» des positions morales de l’Église » Vous évoquez pourtant une rupture dans l’enseignement de l’Eglise. Alors qui croire ?

Il est une chose d’affirmer qu’il n’y a pas de contradiction, mais il en est une autre de prouver qu’il n’y a pas de contradiction ! Evidemment on ne doit pas s’attendre à ce qu’un document officiel publié par le Vatican dise haut et fort : «Oui tout le monde s’est trompé avant le Pape François. L’Eglise fut dans l’erreur morale pendant 2000 ans au sujet de la peine de mort mais rassurez-vous : le Pape François a enfin compris que le peine de mort est en contradiction avec le 5ieme commandement et qu’elle est par elle-même contraire à l’Evangile ». Il est évident que le Vatican ne fera jamais une telle déclaration ne serait-ce que pour préserver sa crédibilité.

La question n’est donc pas de savoir si le Vatican admet publiquement la rupture, mais de savoir si les propos (non-infaillibles) du Pape François sont formellement réconciliables avec l’enseignement du magistère constant de l’Eglise. Or nous avons vu précédemment qu’il ne s’agit pas là d’un « affinement » des positions morales de l’Eglise mais bien d’une contradiction formelle. Selon François, la peine de mort serait « toujours inadmissible » non pas pour des raisons prudentielles ou pratiques mais pour une raison doctrinale : il s’agirait d’une violation pure et simple de la dignité de la personne.

En conséquence, les deux propositions suivantes sont logiquement incompatibles :

1) « L’enseignement traditionnel de l’Église n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort » (Jean-Paul II, CEC, § 2267 de 1997)

2) « L’Eglise enseigne, à la lumière de l’Evangile, que la peine de mort est toujours inadmissible car elle porte atteinte à l’inviolabilité et à la dignité de la personne.» (François, Discours à la Commission internationale contre la peine de mort, 17 décembre 2018)

Ces deux propositions sont formellement contradictoires puisque la première implique que la peine de mort peut-être permise dans certaines circonstances et que l’État a le droit de l’appliquer tandis que la deuxième affirme que cette peine de mort n’est permise en aucune circonstance (« toujours inadmissible ») et que, en conséquence, l’Etat n’a pas jamais droit de l’appliquer. Ainsi, du point de vue de la stricte logique formelle, l’adhésion à l’une de ces propositions revient nécessairement à rejeter l’autre. Toute personne qui adhère aux propos du Pape François sera alors contrainte de rejeter l’enseignement de Jean Paul II (et vice versa).

Comme le remarque le théologien Brian Harrison: “je soupçonne que n’importe quel élève de 4ième doté d’une intelligence moyenne est capable de comprendre que la proposition (P) « La peine capitale est toujours contraire à l’Évangile », contredit la proposition P1 : « La peine capitale n’est pas toujours contraire à l’Évangile ».

En 2020, dans l’encyclique Fratelli Tutti, le pape François est revenu sur la peine de mort, et au 265 rattache son immoralité à la Tradition de l’Eglise. La nouvelle formulation du CEC est-elle donc vraiment en rupture avec la Tradition de l’Eglise ?

En effet dans Fratteli Tutti, le Pape fait appel à Lactance, saint Augustin et au Pape saint Nicolas Ier pour justifier son changement de doctrine sur la peine de mort. Il écrit : « Dès les premiers siècles de l’Église, certains se sont clairement déclarés contraires à la peine capitale. Par exemple, Lactance soutenait qu’« il ne fallait faire aucune distinction : tuer un homme sera toujours un crime ». Le Pape Nicolas Ier exhortait : « Tâchez de délivrer de la peine de mort non seulement les innocents mais aussi tous les coupables ». À l’occasion d’un procès contre des meurtriers qui avaient assassiné deux prêtres, saint Augustin a demandé au juge de ne pas leur ôter la vie. »

Sans vouloir se prononcer sur les intentions du Pape, nous avons là une véritable falsification des données historiques pour faire dire à ces auteurs ce qu’ils ne disent pas.

Bien qu’à une occasion précise, saint Augustin a demandé au juge de ne pas ôter la vie à deux prêtres, ce dernier enseigne dans la Cité de Dieu que la peine de mort est en soi parfaitement légitime : « Dieu lui-même a fait quelques exceptions à la défense de tuer l’homme, tantôt par un commandement général, tantôt par un ordre temporaire et personnel. En pareil cas, celui qui tue ne fait que prêter son ministère à un ordre supérieur ; il est comme un glaive entre les mains de celui qui frappe, et par conséquent il ne faut pas croire que ceux-là aient violé le précepte: « Tu ne tueras point », qui ont entrepris des guerres par l’inspiration de Dieu, ou qui, revêtus du caractère de la puissance publique et obéissant aux lois de l’Etat, c’est-à-dire à des lois très justes et très raisonnables, ont puni de mort les malfaiteurs.” (AUGUSTIN, La Cité de Dieu , I, XXI)

Certes, il est vrai que saint Nicolas conseillait de s’abstenir des condamnations à mort en pratique mais il affirme néanmoins que les lois qui punissent de mort ces personnes ne sont pas intrinsèquement mauvaises puisqu’il les désigne comme « respectables » : « Quant à ceux qui ont trucidé leur prochain, c’est-à-dire leur consanguin […] que les lois respectables trouvent leur application. Mais si les coupables se sont réfugiés à l’église, qu’ils soient arrachés à la mort promise par les lois. » (cap 26)

Lactance quant à lui soutient que la peine de mort est en principe légitime et s’insurge contre « l’impardonnable erreur » de ceux qui accusent « d’inclémence ou de méchanceté la justice de Dieu ou des hommes […], qui punissent de mort ceux qu’ils ont convaincus de crimes […] Le juge qui frappe les crimes n’en est pas moins un juge intègre et juste, car il veille au salut des bons en châtiant les pervers » (De la colère de Dieu, 17). Le spécialiste Christian Brugger conclut que « l’interdiction absolue de tuer que Lactance défend dans Les Institutions divines (texte auquel fait référence François)  « s’applique uniquement aux membres de la communauté chrétienne » et ne reflète aucun jugement selon lequel la peine capitale serait en soi immorale.

Précisions ici une chose importante. Le « consensus patristique » dont nous parlons ne porte pas sur le fait que la peine de mort doit être appliquée à chaque crime mais seulement sur le fait que l’État dispose du droit de mettre à mort les grands criminels dans certaines circonstances. Ainsi, même parmi les (rares) Pères qui étaient opposés en pratique à la peine capitale, tous ont considéré que celle-ci était en principe moralement légitime (c’est-à-dire non-intrinsèquement mauvaise).

Même Brugger (totalement opposé à la peine de mort) se voit obligé d’admettre: « Tout au long de la période patristique, comme nous l’avons vu, les textes qui remettent en question la prérogative de l’autorité civile d’exercer la peine de mort sont notablement absents. Dans les récits qui abordent directement la question, nous trouvons une acceptation presque unanime de cette autorité. Lorsque des raisons sont élaborées, cette acceptation est invariablement fondée sur un appel à l’Écriture, en particulier à Romains 13. […] Compte tenu de tout cela, il semble qu’il y ait des raisons suffisantes pour parler d’un consensus patristique.»

Le Pape François ne peut donc pas prétendre s’appuyer sur la Tradition de l’Eglise pour défendre sa position selon laquelle la peine de mort « viole la dignité humaine en toutes circonstances »

Savez-vous s’il existe d’autre cas de contradictions flagrantes entre le Pape François et ses prédécesseurs ?

Oui, François n’a pas hésité à contredire ses prédécesseurs sur d’autres sujets, mais rarement dans le cadre de son magistère.

Lors de la conférence de presse donnée pendant son vol de retour de Bratislava, le 15 septembre 2021, François a afirmé : « Le Seigneur est bon et il sauvera tout le monde. Cela, ne le dites pas à voix haute [il rit]» Le texte italien officiel affirme bien : « Il Signore è buono e salverà tutti ». Le verbe salverà est au futur de l’indicatif : littéralement, « il sauvera tout le monde». Prise dans son sens naturel et absolu, cette phrase ne se contente donc pas d’affirmer que Dieu veut le salut de tous ; elle semble annoncer que tous seront effectivement sauvés.

Cela est cohérent avec son discours auprès des Jeunes de Singapour le 13 Septembre 2024 dans lequel il semblait refuser la hiérarchie des religions « Toutes les religions sont un chemin vers Dieu. Elles sont – je fais une comparaison – comme des langues différentes, des idiomes différents, pour y parvenir. Mais Dieu est Dieu pour tous. Et parce que Dieu est Dieu pour tous, nous sommes tous fils de Dieu. […] Il n’y a qu’un seul Dieu, et nous, nos religions sont des langues, des chemins vers Dieu. Certains sont sikhs, d’autres musulmans, d’autres hindous, d’autres chrétiens, mais ce sont des chemins différents. »

Or l’idée que toutes les religions permettent de parvenir à Dieu est formellement condamnée par de nombreux Papes à travers l’histoire. Le Pape Pie IX disait dans Singulari quadam en 1854 « Notre charge apostolique, nous voulons exciter votre sollicitude et votre vigilance épiscopale, afin, que vous vous efforciez autant qu’il est en vous, d’arracher de l’esprit des hommes cette opinion aussi impie que funeste, qui affirme que l’on peut trouver la voie du salut éternel dans n’importe quelle religion.».

Le Pape Saint Jean Paul II lui-même a approuvé la publication de Dominus Iesus qui affirme « il serait clairement contraire à la foi catholique de considérer l’Église comme un chemin de salut parmi d’autres.»

Fort heureusement ces déclarations du Pape François ne font pas partie du magistère de l’Eglise et n’ont aucune autorité sur les catholiques. La problématique est plus forte sur la question de la peine de mort car l’enseignement fait désormais partie du magistère non infaillible de l’Eglise.

Néanmoins, l’instruction Donum Veritatis précise :

« La volonté d’acquiescement loyal à cet enseignement du Magistère en matière de soi non-irréformable doit être la règle. Il peut cependant arriver que le théologien se pose des questions portant, selon les cas, sur l’opportunité, sur la forme ou même le contenu d’une intervention. […] Dans ce domaine des interventions d’ordre prudentiel, il est arrivé que des documents magistériels ne soient pas exempts de déficiences. Les Pasteurs n’ont pas toujours perçu aussitôt tous les aspects ou toute la complexité d’une question. Mais il serait contraire à la vérité de conclure, à partir de certains cas déterminés, que le Magistère de l’Église puisse se tromper habituellement dans ses jugements prudentiels, ou qu’il ne jouisse pas de l’assistance divine dans l’exercice intégral de sa mission. » (Donum Vertitatis 24)

Autrement dit, il est possible, par définition, que le magistère non-infaillible du Pape puisse se tromper ponctuellement sur tel ou tel enseignement, même si cela ne devrait pas arriver habituellement sur une grande quantité de sujets divers. Les théologiens reconnus par l’Eglise pour leur enseignement doctrinal confirment d’ailleurs cette possibilité de refuser de donner son assentiment au magistère non-infaillible pour des raisons grave :

Franciscus Diekamp, grand théologien catholique allemand (1864-1943), professeur de théologie dogmatique à Münster écrivait par exemple dans son manuel de théologie dogmatique : « Ces actes non-infaillibles du magistère du pontife romain n’obligent pas à croire, et ne postulent pas une soumission absolue et définitive. Mais il est du devoir de chacun d’adhérer d’un assentiment religieux et intérieur à de telles décisions, en tant qu’elles constituent des actes du magistère suprême de l’Eglise, et sont fondées sur de solides raisons naturelles et surnaturelles. L’obligation d’y adhérer ne pourrait prendre fin que dans le cas, rarissime, où un homme, apte à juger cette question, après une analyse répétée et très fouillée de tous les arguments, parvient à la conviction qu’une erreur s’est glissée dans la décision » (Diekamp, Theol. dogm. man., vol. I, p. 72)

Ludwig Ott, Théologien catholique allemand, professeur à Eichstätt, auteur du manuel incontournable « Fundamentals of Catholic Dogma » conclut de manière similaire : « En ce qui concerne l’enseignement doctrinal de l’Église, il faut bien noter que toutes les affirmations de l’Autorité enseignante de l’Église sur les questions de foi et de morale ne sont pas infaillibles et, par conséquent, irrévocables. Ne sont infaillibles que celles qui émanent des conciles généraux représentant l’épiscopat tout entier, ainsi que les décisions pontificales ex cathedra… La forme ordinaire et habituelle de l’activité enseignante du pape n’est pas infaillible. En outre, les décisions des congrégations romaines (Saint-Office, Commission biblique) ne sont pas infaillibles. Néanmoins, elles doivent normalement être acceptées avec un assentiment intérieur fondé sur la haute autorité surnaturelle du Saint-Siège… Le silentium obsequiosum, c’est-à-dire le « silence respectueux », ne suffit généralement pas.

Par exception, l’obligation d’un assentiment intérieur peut cesser si un expert compétent, après un examen scientifique renouvelé de tous les fondements, en vient à la conviction positive que la décision repose sur une erreur. »(Fundamentals of Catholic Dogma, p. 10)

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