« Je suis celui qui n’est personne, et qui est tout le monde, et qui est le ciel même. »
Armand Robin.
Le Monde d’une voix.
“Ma vie sans moi” Editions Gallimard.
Mon ancien patron chez bioMérieux m’a dit quelque chose dans un avion. Il venait d’un monde où tout se mesure. Des charges virales, des seuils, des courbes qui montent ou qui s’infléchissent. Un monde où l’on met des chiffres sur le vivant pour savoir où agir. Il ne me regardait pas. Il regardait les nuages, comme on fixe un point pour ne pas cligner.
Il a dit : en voiture, quand ça part, on peut encore tenter quelque chose. Tourner, freiner, jurer. Ici, non.
J’ai répondu oui. J’ai hoché la tête comme on le fait quand on veut que la phrase passe. Je n’ai rien pris.
Parce que j’aime avoir quelque chose dans les mains. Un volant, une poignée, une phrase qui tient droit. J’aime sentir qu’il y a un endroit où appuyer, même si ça ne change presque rien. Même si c’est faux.
Il y a un endroit où ça ne prend pas.
Si je reste un peu trop longtemps immobile, je le sens : ça cogne dans la poitrine. Pas fort, pas spectaculaire. Juste régulier. Présent. La chemise bouge à peine. Une tension sous les côtes. Aucun capteur. Aucun chiffre. Rien que ce battement sans commande.
Je n’ai rien lancé. Je ne donne aucun ordre. Ça bat sans moi.
Si j’essaie d’imaginer l’arrêter, je ne trouve rien. Aucun levier. Aucun bouton. Même pas une idée crédible. Et pour le faire continuer, pareil. Je suis dedans, et je ne sais rien faire.
Je vis là-dedans depuis toujours, et la plupart du temps, je regarde ailleurs. Je prends quelque chose, n’importe quoi. Un écran, une phrase, une tâche minuscule. Juste de quoi occuper les mains. On s’occupe les mains pour ne pas sentir qu’elles sont vides.
Par moments, ça rate.
Pas longtemps. Une image trop nette. Une seconde qui ne glisse pas. Le bruit autour qui se creuse d’un coup. Et ça revient : il n’y a rien à tenir ici.
Thérèse de Lisieux avait peur. Pas une grande peur. Une peur qui revient, qui s’installe dans les coins, qui fatigue.
Elle disait : je suis trop petite pour monter l’escalier.
Avant l’ascenseur, il y a ça.
Trop petite.
Le dire sans détourner la tête. Sans chercher tout de suite une solution, une image, une sortie. Rester une seconde de plus. Peut-être deux.
Sentir que ça bat sans moi. Que ça tient sans moi.
Au début, ça creuse. Comme si le sol cédait un peu. Comme un léger vertige, pas assez fort pour tomber, mais suffisant pour que le corps hésite.
Puis ça ne tombe pas.
La respiration revient sans qu’on y pense. L’air entre, sort. Rien à décider là non plus.
Je ne sais pas ce que c’est. Ce n’est pas quelque chose que je comprends.
Mais ça tient.
Mon patron regardait les nuages. Peut-être qu’il ne pensait à rien. Peut-être qu’il savait déjà.
Moi, j’aurais cherché autour de moi. Un signe, une consigne, un bouton caché.
Je ne trouve pas.
Alors je reste là, les mains ouvertes. Un peu froides.
Elles ne tiennent rien.
Et pourtant, elles ne lâchent plus.
« Je tiens mon âme en paix et en silence, comme un petit enfant contre sa mère. » — Psaume 131
Illustration: Photo Sergyl Lafont: ciel de Lyon 21 juin 2017
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