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Pays : Etats-Unis

III L’affaire Epstein, une bombe à fragmentation

III L’affaire Epstein, une bombe à fragmentation

D’Antoine de Lacoste dans Politique Magazine :

Dans le précédent article, nous avons vu que grâce au milliardaire Les Wexner, Epstein était devenu riche et avait commencé sa véritable ascension. Un deuxième homme joua un rôle majeur dans l’ascension relationnelle et financière d’Epstein. Il s’agit de Leon Black.

Il fut le PDG d’Apollo Global Management, un des plus importants fonds de gestion américain, qui pèse des centaines de milliards de dollars. La première rencontre avec Epstein daterait de 1996, mais cette date étant fournie par Leon Black lui-même, nous ne sommes sûrs de rien. La relation entre Black et Epstein ressemble trait pour trait à celle que ce dernier a nouée avec Wexner : des conseils de gestion ou d’optimisation fiscale non prouvés, des émoluments considérables, disproportionnés, même en cas de vraies prestations de conseil, des frasques sexuelles organisées par le pédophile pour son ami milliardaire. La révélation, si tardive, de l’affaire Epstein, précipita la chute de Leon Black qui fut mis à la porte d’Apollo Global Management en 2021.

LEON BLACK, LE SECOND MENTOR

Il était le fils d’Eli Black qui fut dirigeant d’une multinationale, United Brands, et se suicida en 1975 alors qu’il était pris dans la tourmente d’un scandale de corruption. C’est une famille d’origine polonaise. Eli s’appelait Elihu Menashe Blachowicz. Il est né en 1921 à Lublin d’une famille juive très pratiquante. Il émigra très jeune, en 1925, et s’installa avec sa famille, dans le Lower East Side de Manhattan, comme beaucoup de ses coreligionnaires d’Europe de l’Est. Les Blachowicz prirent ensuite le nom de Black, et Elihu devint Elie. Il se fit rabbin, d’obédience très orthodoxe, et affirmait que dix générations de rabbins l’avaient précédé, mais cela n’a jamais été vérifié.

Leon, son fils, entra dans un établissement financier très réputé, Drexel Burnham Lambert, où il développa des activité de fusions-acquisitions, domaine très novateur alors et particulièrement lucratif.

L’une des caractéristiques de Drexel fut d’investir massivement dans les « junk bonds » (littéralement, obligations pourries). Ces obligations étaient émises par des sociétés en grande difficulté avec évidemment des taux de rendement considérables, jusqu’à 20 ou 30%. Drexel s’endetta massivement pour acquérir ces titres, gagna beaucoup d’argent puis perdit tout lorsque le marché se retourna et que ces junk bonds devinrent totalement illiquides. Il est distrayant de constater que la faillite, également frauduleuse, de Robert Maxwell intervint à la même époque en Angleterre, en 1991. L’histoire ne dit pas (encore) si des liens existaient entre les deux empires.

Après la débâcle de Drexel, Leon Black fonda, avec des anciens de l’établissement failli, Apollo Global Management. L’activité principale de l’entreprise à ses débuts est très morale : Apollo achetait des entreprises en difficulté à bas prix, restructurait (licenciait en bon français) puis revendait plus cher quelques années après. L’argent engrangé chez Drexel permet ce jeu, au fond assez facile, mais qui nécessite une grosse trésorerie. Du Bernard Tapie à l’américaine en quelque sorte.

LE MEGA GROUP AUSSI DISCRET QUE PUISSANT

C’est ici qu’il faut évoquer l’existence d’un groupe important qui est peut-être un des nœuds gordiens de l’affaire Epstein. Il s’agit du Mega Group. C’est un club privé, relativement informel, de donateurs juifs américains pour la communauté juive et pour l’Etat d’Israël. Il semble avoir été fondé par Les Wexner (voir article précédent) et Charles Bronfman en 1991.

Ce dernier est le petit-fils d’un émigré juif d’origine russe qui fit fortune dans les distilleries au Canada. Le frère de Charles transmit ses parts à son fils, Edgar, qui liquida les actifs sains de l’empire familial pour investir maladroitement dans l’internet naissant, les médias et le cinéma. Il devint ami du célèbre homme d’affaires français Jean-Marie Messier, patron de Vivendi, qui acheta une partie de l’empire Bronfman. Mais le paiement de Vivendi se fit essentiellement en actions et leur valeur s’effondra en raison de la gestion calamiteuse de Messier.  Une faillite entraîna l’autre et les deux compères ruinèrent leurs entreprises respectives à peu près en même temps, en 2000.

Charles Bronfman, conscient des erreurs commises par son neveu avec Vivendi et l’inénarrable Messier, avait diversifié ses avoirs en amont et s’en sortit à peu près.

Wexner et Bronfman créent donc ensemble le Mega group en 1991. Son vrai nom est le Study group, appellation plus discrète, mais l’existence de l’organisation de pression informelle fit l’objet, le 4 mai 1998, d’une grande enquête du Wall Street Journal. Elle était intitulée « Titans of industry join forces to work for jewish philantropy ». Compte tenu des noms cités par le quotidien, et de leur poids financier, le Study Group fut dès lors appelé le Mega Group pour bien marquer sa puissance.

Il n’y avait ni statuts, ni liste officielle de ses membres. Il semble qu’il y en eut une vingtaine à ses débuts puis une cinquantaine ensuite. Quelques noms ont été cités par le Wall Street Journal : Les Wexner et Charles Bronfman, les fondateurs, Edgar Bronfman, son frère (père du failli), Michael Steinhardt, gestionnaire de fonds, Charles Schusterman, Harvey Meyerhoff, Laurence Tisch, Max Fisher, Max Lender, Leonard Abramson. D’autres noms sont apparus par la suite, comme le célèbre cinéaste Steven Spielberg, qui fut très actif et Ronald Lauder, héritier du groupe de cosmétiques Estée Lauder. Il fut président du Congrès juif mondial et est connu pour être proche de Benjamin Netanyahou avec qui il fit ses études à la Wharton School. Leon Black ne fut jamais cité ce qui est assez surprenant mais il est vrai qu’il est né en 1951 et Wexner en 1937 et ils se sont succédé dans leur relation avec Epstein.

Pendant des années, le Mega Group œuvra pour Israël en y dépensant des sommes considérables.

Les programmes furent très variés. L’un des plus connus est le Birthright Israël. Certaines figures de la communauté juive américaine s’inquiétaient d’un affadissement de l’identité juive parmi ses membres. Les mariages mixtes n’étaient pas rares et les liens avec Israël se distendaient. De plus, après la chute du monde communiste, plus aucune communauté juive à travers le monde n’était victime de persécution ou d’ostracisme.

Yossi Beilin, homme politique israélien, eut l’idée d’offrir aux jeunes juifs américains, et même au-delà, la possibilité de se rendre gratuitement en Israël. Il assimilait cela à une sorte de « droit de naissance », d’où Birthright.

Ce programme naquit en 1999, sous la houlette de Charles Bronfman et de Michael Steinhardt qui versèrent environ dix millions de dollars. D’autres donateurs s’y rajoutèrent comme Edgar Bronfman ou Lynn Schustermann. Il y en eut peut-être une douzaine et le ticket était d’au moins cinq millions. Le gouvernement israélien abonda pour l’équivalent et ce sont environ 140 millions de dollars qui permirent le démarrage du programme. Il prit de l’ampleur et attira d’autres donateurs comme Sheldon et Miriam Adelson qui sont devenus les plus gros donateurs.

Depuis sa création le programme a permis la venue en Israël de près d’un million de jeunes juifs venant du monde entier, dont beaucoup d’Amérique du Nord. Ce fut selon l’historien Leonard Saxe, de l’université Brandeis, le plus grand programme « éducatif juif » jamais créé.

Compte tenu de l’enjeu pour Israël, il est évident que le Mossad (sans qu’on puisse le prouver bien sûr), suivait de près les allées et venues de cette diaspora temporaire qu’il fallait motiver pour la suite. Les identités étaient nécessairement soigneusement vérifiées, c’est un minimum. La diversité des origines géographiques fournit naturellement une base humaine de recrutements possibles inégalable.

Birthright fonctionne toujours très bien. Environ 300 groupes du monde entier, représentant 40 pays, soit 10 000 personnes, sont venus en Israël au cours de l’hiver 2025-2026. Selon l’université Brandeis, 84% des anciens participants élèvent leurs enfants dans la foi juive.

D’autres programmes importants ont été financés par le Mega Group.

A suivre

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