La question est devenue particulièrement actuelle. De plus en plus, nous entendons des tribunes, des prises de position et des appels à une Église davantage « ouverte au monde », plus proche de ses préoccupations, plus adaptée à ses évolutions et parfois même plus intégrée à ses valeurs. D’autres, au contraire, réclament une séparation plus nette et plus radicale. Entre ces deux positions, comment discerner le chemin biblique ?
Pour le chrétien, la première question n’est pas : « Que pense le monde ? » ni même : « Que souhaitent les hommes ? » Elle est : « Que dit la Parole de Dieu ? » C’est l’Écriture qui doit gouverner la pensée, la conduite et la mission de l’Église. Cette dernière doit-elle se retirer du monde ou y demeurer présente ? Que doit-elle lui dire, et jusqu’où peut-elle aller sans cesser d’être fidèle à son Seigneur ?
La réponse de l’Écriture est à la fois simple et profonde : l’Église est dans le monde, mais elle n’est pas du monde ; elle est envoyée vers le monde, mais elle ne doit jamais être façonnée par lui. Tout dépend de ce que nous entendons par « le monde ».
Le monde selon l’Écriture
Dans la Bible, le mot « monde » désigne tantôt la création et l’ensemble des hommes – ce monde que Dieu aime, et pour lequel Il a envoyé Son Fils (Jean 3:16) – tantôt un système moral et spirituel organisé indépendamment de Dieu. C’est ce second sens que vise l’apôtre Jean lorsqu’il écrit : « N’aimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est point en lui » (1 Jean 2:15). Il en donne les traits caractéristiques : « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie » (1 Jean 2:16-17).
Il ne s’agit évidemment pas de haïr les hommes ; le chrétien doit les aimer, prier pour eux et leur annoncer l’Évangile. Il s’agit de ne pas aimer ce système de pensée qui met l’homme à la place de Dieu – l’homme voulant vivre selon sa propre volonté, chercher son bonheur dans les choses terrestres, bâtir son existence indépendamment de son Créateur.
Cet amour du monde – cette mondanité – est donc bien plus profond que quelques habitudes extérieures. Il s’insinue dans l’Église sans bruit, lorsque les critères du monde deviennent peu à peu les siens : succès, influence, popularité, approbation humaine, adaptation aux opinions dominantes. La question cesse alors d’être : « Est-ce conforme à la Parole ? » pour devenir : « Est-ce acceptable pour le monde ? » C’est là que commence le danger.
Une Église céleste vivant sur la terre
Le Seigneur Jésus donne Lui-même la clé, dans Sa prière sacerdotale : « Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde » ; puis : « Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les garder du mal » (Jean 17:14-15). Ces deux paroles doivent demeurer inséparables.
Le chrétien n’est pas appelé à fuir physiquement la société humaine. Il travaille, exerce une profession, vit en famille, rencontre son prochain. Mais il appartient désormais à Christ : il est dans le monde sans être du monde. Son origine spirituelle est céleste, son espérance est céleste, son Seigneur est dans le ciel. L’Église n’a donc pas vocation à devenir terrestre pour mieux s’intégrer à la terre ; elle est appelée à manifester ici-bas quelque chose du ciel. Sa présence dans le monde est indispensable ; sa conformité au monde serait catastrophique.
Jésus déclare : « Vous êtes la lumière du monde » (Matthieu 5:14). Cette parole interdit tout repli sur soi : la lumière est faite pour éclairer les ténèbres. Mais il existe une différence essentielle entre être dans les ténèbres pour les éclairer et adopter les ténèbres pour être accepté par elles. Une lumière qui devient ténèbres cesse d’être lumière.
C’est précisément le danger d’une certaine « ouverture au monde » : on commence par vouloir mieux comprendre les hommes, puis leur parler dans leur langage, puis adoucir le message pour ne pas les choquer, et l’on finit par accepter ce que la Parole condamne. Le Seigneur n’a jamais procédé ainsi. Il était parfaitement proche des pécheurs et parfaitement séparé du péché ; Il pouvait entrer chez un publicain sans approuver sa conduite, accueillir les coupables sans jamais appeler le mal « bien ». Il était, dit l’Écriture, « plein de grâce et de vérité » (Jean 1:14). C’est aussi ce que l’Église est appelée à être.
« Allez par tout le monde »
Jésus donne une mission qui interdit tout isolement : « Allez par tout le monde, prêchez l’Évangile à toute la création » (Marc 16:15). L’Église doit aller vers les hommes tels qu’ils sont, porter l’Évangile là où Christ est inconnu ou méconnu. Mais remarquons ce que le Seigneur dit exactement : « Prêchez l’Évangile. » Il ne dit pas : « Adoptez le monde », ni : « Imitez ses valeurs », ni : « Faites de l’Église une copie de la société. »
La mission de l’Église n’est donc pas de rendre le monde chrétien par imitation, mais d’annoncer Jésus-Christ à des hommes qui ont besoin d’être sauvés. L’Évangile ne consiste pas à christianiser le système du monde, mais à appeler des hommes à en sortir pour appartenir à Christ. Nous ne sommes pas envoyés dans le monde pour lui ressembler ; nous y sommes envoyés pour lui annoncer Celui qui peut le sauver.
Le danger de la séduction
La deuxième épître de Jean met en garde contre « plusieurs séducteurs qui sont entrés dans le monde, ne confessant point Jésus-Christ venant en chair » (2 Jean 1:7). Le danger n’est pas seulement que le monde attaque de front la foi chrétienne ; il peut aussi chercher à la déformer de l’intérieur – un Christ sans croix, un Évangile sans repentance, une grâce sans vérité, un amour sans sainteté, une foi sans obéissance, une espérance tout entière centrée sur la terre. Tout cela peut garder une apparence chrétienne et pourtant éloigner les âmes de Christ.
Le péril le plus grave n’est donc pas nécessairement que le monde rejette l’Église, mais qu’il accepte une Église qui aurait cessé de lui dire toute la vérité de Dieu. Une Église qui veut à tout prix être approuvée par le monde risque de devenir incapable de lui annoncer ce qu’il a besoin d’entendre.
Fuir la corruption du monde
L’apôtre Pierre rappelle que le croyant a reçu, par grâce, de quoi « fuir la corruption qui existe dans le monde par la convoitise » (2 Pierre 1:4). La grâce ne nous sauve pas pour nous permettre de retourner à ce dont elle nous a délivrés ; elle nous enseigne à vivre autrement.
Précisons cependant : tout ce qui existe dans le monde n’est pas mauvais en soi. Le travail, la famille, la connaissance, l’art ne sont pas mauvais. Mais toute chose légitime peut devenir une idole lorsqu’elle occupe, dans le cœur, la place qui appartient à Dieu. La question n’est donc pas seulement : « Est-ce mauvais ? » mais aussi : « Quelle place cela prend-il dans ma vie ? »
L’amitié du monde est inimitié contre Dieu
Jacques déclare sans détour : « L’amitié du monde est inimitié contre Dieu » (Jacques 4:4). Pourquoi une parole si forte ? Parce que le monde, dans son principe même, veut vivre sans Dieu. Le monde dit : « Je décide. » La foi dit : « Seigneur, que veux-Tu ? » Le monde cherche sa propre gloire ; le chrétien cherche la gloire de Christ. Le monde s’attache au visible ; le chrétien apprend à regarder à l’invisible (2 Corinthiens 4:18). Ces deux orientations sont profondément opposées.
Il ne s’agit pas de mépriser la société, mais de refuser que ses principes deviennent ceux du peuple de Dieu. L’Église peut dialoguer avec le monde sans adopter sa pensée ; servir les hommes sans servir leurs convoitises ; écouter sans capituler ; aimer sans approuver le mal ; être respectueuse sans devenir silencieuse.
Le Seigneur dit : « Malheur au monde à cause des scandales ! » (Matthieu 18:7). Cette parole interdit toute vision naïve du monde, mais elle n’autorise aucun mépris : le chrétien se souvient qu’il a lui-même été sauvé par grâce. L’amour chrétien, pourtant, n’est jamais indifférent au mal. Lorsqu’un homme marche vers un précipice, l’amour ne dit pas : « Je respecte ton choix » ; il avertit.
L’Église doit donc parler – du péché, de la repentance, du jugement, du salut – mais toujours pour conduire les hommes vers Christ. Le but de l’avertissement n’est jamais de condamner pour condamner ; il est de sauver.
Jésus fait aussi cette distinction : « Car toutes ces choses, ce sont les nations du monde qui les recherchent » (Luc 12:30) – nourriture, boisson, sécurité matérielle. Ces choses ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais le monde en fait le centre de son existence, tandis que le chrétien est appelé à « chercher premièrement le royaume de Dieu » (Matthieu 6:33). Le monde demande : « Que vais-je obtenir ? » Le chrétien demande : « Que veut mon Seigneur ? »
Séparation sans isolement
Nous pouvons maintenant répondre avec simplicité : l’Église doit être séparée du monde sans être isolée du monde. Séparée dans ses principes, mais présente dans son témoignage ; différente sans être inaccessible ; sainte sans être orgueilleuse ; ferme sur la vérité et aimante envers les personnes.
Le Seigneur Jésus Lui-même en est le modèle parfait. Il était dans le monde sans être du monde ; Il connaissait les hommes sans être gouverné par leurs pensées ; Il les aimait sans leur appartenir ; Il leur apportait la grâce sans jamais amoindrir la vérité. Telle est la position de l’Église : proche des hommes, mais attachée à Christ.
Le danger, aujourd’hui, serait de tant vouloir être présente dans le monde que l’Église finisse par s’y installer. Une Église qui perd conscience de sa vocation céleste cherche nécessairement une identité terrestre – influence, reconnaissance, prestige. Mais elle n’est pas appelée à devenir populaire ; elle est appelée à être fidèle. Son modèle n’est pas le succès du monde, mais Christ ; son message n’est pas dicté par les attentes du monde, mais par la Parole de Dieu ; son avenir n’est pas ici-bas, car elle attend le retour de son Seigneur.
Nous ne sommes pas appelés à sortir des hommes, mais à sortir du monde dans son sens moral ; non à fuir notre prochain, mais à fuir la corruption ; non à abandonner le monde, mais à lui annoncer Christ.
La question n’était donc pas simplement : « L’Église doit-elle être dans le monde ou hors du monde ? » La réponse biblique est claire : elle est dans le monde, mais elle n’est pas du monde ; envoyée dans le monde, mais jamais façonnée par lui ; elle aime les hommes sans aimer le système qui les éloigne de Dieu ; elle sert son prochain, mais appartient à son Seigneur ; elle annonce l’Évangile au monde sans jamais se compromettre pour être entendue.
Ne fuyons pas les hommes, mais allons vers eux. N’aimons pas le monde, mais aimons les âmes. N’imitons pas le monde, mais reflétons Christ. Ne modelons pas l’Église selon les exigences du monde, mais selon la Parole de Dieu.
Et lorsque le monde demande pourquoi nous sommes différents, notre réponse ne doit pas être d’abord une liste de règles : elle doit être une Personne, Jésus-Christ.
Le christianisme repose sur une Personne infaillible et un Livre infaillible ; nous avons les deux, en Christ et dans les Écritures.
C’est Lui que nous annonçons. C’est Lui que nous servons. C’est Lui que nous attendons – Celui qui est venu du ciel, qui a été rejeté, qui est mort pour nos péchés, qui est ressuscité, qui est glorifié auprès du Père, et qui reviendra chercher les Siens. Jusqu’à ce jour, marchons ici-bas comme ceux qui appartiennent déjà au ciel : dans le monde, mais avec Christ ; dans le monde, mais séparés du mal ; dans le monde, mais témoins de la vérité ; dans le monde, mais le cœur tourné vers le ciel.
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