Christophe Billan, ancien président du mouvement Sens commun, adresse dans Valeurs actuelles une lettre ouverte au député MoDem Anne Bergantz. Il l’accuse d’avoir, en votant en faveur de la loi sur l’aide à mourir, participé à un « simulacre de démocratie » et à une rupture avec les fondements éthiques de la civilisation française.
Madame la députée,
Vous avez, hier, et pour la troisième fois, voté en faveur de la loi sur l’aide à mourir. J’ai lu avec intérêt le courrier que vous avez adressé à un grand nombre d’électeurs de votre circonscription. Les arguments qui y sont développés sont emblématiques de deux réalités tragiques : le simulacre de démocratie dans lequel nous évoluons, mais également le rôle central joué par votre courant politique dans l’affaissement de notre civilisation.
Votre lettre reprend scrupuleusement tous les éléments de langage du gouvernement et, plus largement, du courant qui œuvre insidieusement, depuis de longs mois, à ce passage en force. Au cours des neuf dernières années, nous nous sommes accoutumés aux éléments de communication des différents gouvernements macroniens, qui ont nié, puis relativisé le réel avant d’abdiquer devant lui. Nous avons pris l’habitude du mépris qui accompagne cette approche à l’égard de ceux qui n’acceptent pas la négation du réel et les effets du chaos qui en découlent. Mais cette loi inique a franchi une limite que nous pensions sacrée. En outre, nous savons désormais que le simulacre remplace systématiquement et intégralement le jeu démocratique.
Vous le savez, Madame : le simulacre est une apparence qui s’impose comme une réalité. Ces faux-semblants sont comme des ombres chinoises qui s’agitent au fond de la grotte. Elles ne sont pas des « animaux », mais la supercherie d’une main qui mime une forme. Vous contribuez à entretenir cette illusion, car vous avez instauré une confusion entre deux notions radicalement antagonistes : tuer et soigner.
Simulacre de débats contradictoires, de fausses délibérations, dans un mélange de cynisme, d’arrogance et de mépris pour tous ceux qui, durant des siècles, ont tenté de préserver le statut des plus vulnérables. Simulacre dans le dévoiement des mots employés pour dissimuler le réel : vous parlez « d’aide à mourir » pour ne pas dire suicide ou euthanasie. Vous insistez sur la « collégialité », quand, dans les faits, la personne vulnérable sera seule. Ni ses proches ni d’autres soignants ne seront prévenus ou consultés. Vous brandissez le terme de liberté alors que le plus fragile, le plus isolé, sera sans défense devant une structure habilitée à donner la mort, après un délai de réflexion réduit à quarante-huit heures. Vous évoquez la « conscience » alors que toutes les dispositions de cette loi la bafouent, au point de faire douter le Premier ministre.
Votre vote, Madame, participe à ce simulacre et vos arguments l’amplifient, sapant les fondements de notre civilisation. Étrange société, Madame, que vous appelez de vos vœux : les enfants ne sont plus souhaités, ceux qui sont là ne sont plus protégés et les anciens sont considérés comme des fardeaux. Votre complaisance envers ce simulacre de démocratie a entraîné l’épuisement de notre société. Chacun semble avoir déserté le champ de l’Histoire pour ne plus chercher d’autre horizon que la consommation et le divertissement.
Vous appartenez donc à un courant qui a décidé d’éliminer les plus vulnérables. En les considérant uniquement comme un fardeau coûteux, vous n’incarnez pas un progrès, mais une terrible régression. La fragilité n’est pas le contraire de la dignité ; elle en est souvent la condition. C’est d’elle que sont nés quelques-uns des plus grands textes, des plus belles œuvres et des lois les plus justes.
Mais, au fond, votre décision ne relève pas d’un accident de parcours. Au contraire, l’histoire démontre que le « centre » auquel vous appartenez constitue moins un équilibre entre deux logiques distinctes qu’un marécage dans lequel se diluent les idées et les intentions. Je pense, Madame, que le rôle d’un responsable politique ne consiste pas seulement à accompagner les évolutions mécaniques d’une société, mais aussi à préserver les principes fondamentaux qui permettent à une civilisation de demeurer fidèle à ses valeurs.
Les épreuves traversées par la France nous enseignent que l’opinion majoritaire d’une époque ne constitue pas nécessairement un critère suffisant pour déterminer ce qui est juste. L’honneur d’un responsable politique consiste à résister aux mouvements de l’opinion lorsqu’il estime que des principes essentiels sont en jeu. C’est bien ce qui a fait la différence entre Churchill et Halifax, ce qui a permis de distinguer de Gaulle de Pétain.
Le 10 juillet 1940, 569 élus votèrent pour donner les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. L’immense majorité était constituée d’élus du centre droit et du centre gauche. Se conformer à l’air du temps en ayant recours au simulacre n’est d’ailleurs pas le seul point commun qui vous lie à vos prédécesseurs centristes. Comme eux, vous brandissez de nobles sentiments pour dissimuler une absurdité inique. Les centristes de l’époque invoquaient la paix pour dissimuler leur lâcheté, quand vous parlez de dignité pour camoufler une logique de rentabilité. À l’heure où beaucoup, au sein de LR, sont tentés de rallier un nouvel avatar du macronisme et de ce centre dévoyé, il nous faut garder à l’esprit combien cette tentation fut, hier comme aujourd’hui, funeste.
Je pense, Madame, que votre responsabilité est immense. En réalité, le poids de cette décision incombe d’abord au ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, dont vous êtes la suppléante. Vous auriez dû, en conscience, Madame, refuser de suivre ses consignes de vote. Votre abdication contribue, une fois de plus, à faire de l’homme un simulacre et une ombre. Le chaos auquel nous sommes confrontés se manifeste chaque jour un peu plus comme le symptôme de cet affaissement. Soyez convaincue, Madame, que l’histoire vous jugera aussi durement qu’elle a jugé ceux qui ont participé à « L’Étrange Défaite » de 1940.
