Tribune de Mgr Rey dans le JDD :
À travers le débat actuel sur la fin de vie, notre société est confrontée à une question fondamentale : que vaut une vie humaine lorsqu’elle devient fragile, dépendante, souffrante ou diminuée ? Derrière les termes employés — « aide à mourir », « ultime liberté », « dignité » — se joue en réalité une transformation profonde de notre rapport à l’Homme. Car une civilisation bascule lorsqu’elle cesse de considérer la vulnérabilité comme une réalité à accompagner pour commencer à la regarder comme une condition dont il faudrait pouvoir s’extraire par la mort. Depuis toujours, l’interdit de tuer constitue l’un des fondements essentiels de toute société humaine.
Il protège la personne fragile contre l’abandon et rappelle que la vie humaine possède une valeur qui ne dépend ni de l’autonomie, ni de la performance, ni de l’état de santé. Or le projet de légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté introduit une rupture profonde : il ferait entrer dans le champ du soin un acte dont la finalité n’est plus de soulager ou d’accompagner, mais de provoquer délibérément la mort. Cette rupture est aussi spirituelle. Car une société qui accepte que certaines vies puissent être interrompues parce qu’elles sont jugées trop douloureuses ou trop dépendantes finit par modifier son regard sur la fragilité elle-même. Peu à peu, la personne malade peut se sentir de trop. La dépendance peut devenir une culpabilité.
La véritable question est donc la suivante : voulons-nous construire une société où la vulnérabilité appelle davantage de solidarité, ou une société où la mort devient une réponse possible à la détresse humaine ? L’Évangile nous enseigne exactement l’inverse de cette logique. Le Christ s’approche des malades, des mourants, des personnes abandonnées. Il révèle que toute vie humaine demeure infiniment digne parce qu’elle est voulue et aimée par Dieu. Toute vie est sacrée. La dignité humaine ne disparaît jamais avec la maladie, le handicap ou le grand âge. Elle demeure intacte jusqu’au dernier souffle.
Notre époque valorise l’autonomie et la maîtrise de soi. Dans une telle culture, la dépendance devient difficile à accepter parce qu’elle rappelle notre fragilité commune. Pourtant, une société humaine ne grandit pas en supprimant la vulnérabilité ; elle grandit lorsqu’elle apprend à la porter ensemble. C’est pourquoi la réponse juste à la souffrance ne peut jamais être la mort administrée. La véritable urgence est le développement des soins palliatifs, l’accompagnement des malades, le soutien aux familles, la présence humaine et spirituelle auprès de ceux qui traversent l’épreuve.
L’expérience des pays ayant légalisé l’euthanasie montre d’ailleurs que les critères s’élargissent toujours progressivement. Une fois que le principe de la mort provoquée est accepté, la frontière ne cesse de reculer. La médecine elle-même repose depuis toujours sur une promesse fondamentale : soigner, soulager, accompagner, mais ne jamais donner la mort. Brouiller cette frontière fragilise profondément la confiance entre le patient et le soignant.
Le progrès authentique ne consiste pas à rendre la mort plus accessible. Il consiste à rendre l’amour, le soin et la fraternité plus forts que l’abandon. Face à la tentation contemporaine d’effacer la fragilité, nous devons redire avec force qu’aucune vie humaine n’est indigne d’être vécue, accompagnée et aimée. Parce qu’une société véritablement humaine ne se construit jamais sur l’organisation de la mort, mais sur la fidélité à la vie.
